Mario Draghi : un bon économiste fait-il un bon chef de gouvernement ?

En pratique

Mario Draghi : un bon économiste fait-il un bon chef de gouvernement ?

Le président italien Sergio Mattarella a fait appel à l’économiste de renom et ancien directeur de la Banque centrale européenne Mario Draghi, pour former un gouvernement et ainsi sortir l’Italie d’une paralysie politique. Les économistes  et les marchés saluent la nouvelle. Mais son expertise économique en fera-t-elle forcément un bon Premier ministre ?

Appelé à constituer un nouvel exécutif à la tête de l’Italie le 3 février dernier, Mario Draghi est parvenu à convaincre des forces politiques complètement opposées. Il obtient l’assentiment du parti de Silvio Berlusconi, Forza Italia, classé à droite, de la Ligue de Matteo Salvini (droite nationaliste) ainsi que du Parti démocrate et Italia Viva, de centre gauche.

Le 11 février 2021, c’est au tour du Mouvement 5 étoiles d’approuver le gouvernement Draghi, après une consultation en ligne auprès de ses membres. 59 % des quelque 120 000 votants se sont prononcés en faveur d’un gouvernement d’unité national emmené par Mario Draghi.

Le 12 février, ce dernier accepte le poste de Premier ministre, annonce dans la foulée la composition de son gouvernement et part avec de grandes chances d’obtenir une très large majorité parlementaire.

Mais le pari ne fait que commencer. Le PIB de l’Italie, troisième économie de la zone euro, a plongé de 8,9 % en 2020, soit l’une des pires chutes constatées dans la zone.

La crise sanitaire a évidemment aggravé la crise économique qui ébranle le pays, avec des conséquences sociales qui pourraient le marquer pour longtemps.

Le taux de chômage en Italie a atteint les 9 % selon les derniers chiffres publiés par l’Institut national des statistiques Istat, un pourcentage au-dessus de la moyenne européenne.

Pour les jeunes de 15 à 24 ans, ce taux atteint les 29,7 %. L’Istat prévoit même un bond du chômage à 11 % en 2021. En somme, le chantier est colossal.

Lune de miel avec l’homme providentiel

Mario Draghi, alias “Super Mario” - surnom qu’il doit à son bilan jugé positif à la tête de la Banque centrale européenne - est alors vu comme l’homme providentiel qui remettra l’Italie sur les rails. La seule annonce de son arrivée au pouvoir a séduit les marchés financiers.

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Les gens se rallient parce qu’il est incontestable techniquement. Il se trouve que son profil, au moment de la crise, offre une voie de sortie qui met d’accord tous les partis”, explique Nadine Levratto, directrice de recherche au CNRS et directrice d’EconomiX, laboratoire de recherche de l’Université Paris Nanterre et du CNRS.

 “Super Mario” a tout de la figure qui fédère. Apprécié par les Italiens après son passage à la Banque centrale d’Italie, il est surtout resté gravé dans les mémoires comme l’homme qui a sauvé la zone euro de l’implosion en 2012, alors qu’il était à la tête de la Banque centrale européenne.

Il est auréolé d’un Ph. D en économie au prestigieux MIT dirigé par de très grands noms : Franco Modigliani pour le côté monétaire, et Robert Solow pour le côté technique. Il a également été professeur d’Université, il a tout ce qu’il faut pour rassurer”, rappelle Nadine Levratto.

Les gens se rallient parce qu’il est incontestable techniquement. Il est auréolé d’un Ph. D en économie au prestigieux MIT

Nadine Levratto,

Directrice de recherche au CNRS

Seule ombre au tableau pour ses opposants : un passage dans la banque d’affaires Goldman Sachs, mais il s’est toujours défendu d’avoir participé à camoufler le déficit public de la Grèce.

Le technocrate aux dessus des ambitions politiques, l’idéal pour une situation de crise

Pour Nadine Levratto, le nom de Mario Draghi est un gage de confiance qui permet de créer un phénomène d’adhésion aux prochaines décisions qui vont être prises, y compris en matière de santé pour faire face à la crise sanitaire. “Il a cette capacité de discuter avec l’ensemble des composants de l’échiquier politique car il n’a pas d’étiquette politique très marquée avec une image de technicien, donc au-dessus des clivages politiques.”

La conjoncture actuelle avec la pandémie mondiale renforce ainsi son image fédératrice. Pierre-Charles Pradier, maître de conférences à l’Ecole d’Economie de la Sorbonne à Paris I, affirme que c’est justement la qualité de technicien de Mario Draghi, en dehors du jeu politique classique, qui pourrait en faire un bon dirigeant.

Dans cette période très particulière, un technicien peut être le garant de l’intérêt général alors que le politique n’arrive pas à dépasser l’horizon de la prochaine élection et de la prise du pouvoir. Les enjeux de la prochaine élection sont tels que les politiques ne vont prendre aucune décision, ils vont passer leur temps à faire du théâtre”, explique Pierre-Charles Pradier.

Il faut que quelqu’un prenne des décisions. Et cette personne, par définition, ne va pas plaire. Il va se mettre tout le monde à dos. Donc c’est idéal que ce ne soit pas un politique professionnel .”

Pierre-Charles Pradier fait un parallèle entre les attentes autour de Mario Draghi, et Cincinnatus, homme politique romain et figure légendaire du Ve siècle avant J-C. Lucius Quinctius Cincinnatus incarne le mythe de l’homme providentiel, le héros humble capable de se dévouer pour sauver sa patrie.

Ce patricien ruiné, devenu paysan, a volé au secours de Rome par deux fois. Mais plus important encore, après qu’on lui ait confié les pleins pouvoirs pour remettre la ville à flot, il abdique pour retourner à une vie simple.

On va chercher Cincinnatus pour sauver Rome, et on a l’espoir qu’après avoir sauvé la ville, il retourne cultiver son lopin de terre”, poursuit Pierre-Charles Pradier. “Il ne cherche pas à rester là plus longtemps qu’il ne faudrait : c’est l’image de la compétence et de la vertu cynique. Draghi c’est certainement la compétence. La vertu cynique, on verra.

Et si le dirigeant parfait était économiste ?

Autre avantage du profil de technocrate sans ambition politique : l’économiste n’aurait qu’un seul objectif, à savoir remplir la mission qui lui a été confiée. En l’occurrence, sortir l’Italie d’une impasse politique et la faire redémarrer économiquement, le tout sur fond de pandémie mondiale de Covid-19.

Je pense qu’une seule personne est capable de savoir ce qu’est l’intérêt général : paradoxalement, il s’agit de l’économiste, lance Pierre-Charles Pradier. Il ne va pas chercher à faire des cadeaux pour que les gens votent pour lui. Il est là pour éviter que tout s’effondre, relancer l’activité économique et éviter une crise majeure.” Il est donc garant de l’intérêt général à un moment où les politiques ne voient que l’intérêt particulier de leur parti.

Et en temps de crise économique, alors que de nombreux Italiens se sont retrouvés sans emploi avec la crise sanitaire, “l’intérêt général est de maintenir l’activité et de la faire progresser pour ne pas entrer dans une spirale déflationniste et de chômage massif. Son objectif est donc l’intérêt général mais au sens de l’économiste : maximiser les externalités économiques”, expose Pierre-Charles Pradier.

Il ne va pas chercher à faire des cadeaux pour que les gens votent pour lui. Il est là pour éviter que tout s’effondre, relancer l’activité économique et éviter une crise majeure.

Pierre-Charles Pradier,

Maître de conférences à l’Ecole d’Economie de la Sorbonne à Paris I

Le raté Mario Monti

Mais si la théorie semble ériger la figure de l’économiste comme le sauveur envoyé pour relancer la nation, la pratique est tout autre. “Ce n’est pas la première fois qu’on voit arriver au pouvoir un gouvernement de techniciens pour sortir des clivages politiques qui troublent la vie du pays”, note Nadine Levratto.

On retrouve d’ailleurs plusieurs précédents en Italie : Enrico Letta a été président du Conseil des ministres d’Italie de 2013 à 2014. Actuellement doyen de la Paris School of International Affairs à Sciences-Po Paris, il est également docteur en droit de l’Union européenne. Avant lui, un autre grand technicien, Romano Prodi, a conduit un gouvernement en Italie de 96 à 98. Docteur en droit, il est notamment passé par la prestigieuse London School of Economics.

Mais c’est certainement le cas Mario Monti qui permet le mieux de nuancer le lien de cause à effet entre excellent technocrate et excellent dirigeant. En 2011, en pleine crise nationale et européenne, il forme un gouvernement de techniciens.

"Ça s’est mal passé”, résume Pierre-Charles Pradier. “Il a fait le travail économiquement, mais pas du tout politiquement. Tous les gens déçus ou victimes de la crise se sont retranchés sur les extrêmes. Il a exacerbé et cristallisé les antagonismes, et voilà le résultat d’un technocrate : le bateau ne coule pas, mais les passager se déchirent.”

Le récit politique, un must pour une légitimité démocratique

Mathilde Viennot, économiste à France Stratégie, relativise aussi la valeur ajoutée des technocrates. “Une certaine classe de la population y est sensible, mais je ne pense pas que ce soit un argument pour toute la population. Il y a également une vague de défiance envers les experts et le savoir”, nuance-t-elle.

Pour le maître de conférences à l’Ecole d’Economie de l’Université Paris I - Panthéon-Sorbonne, le volet politique manquera aux techniciens, et ce, en particulier hors période de crise.

Les politiques ont l'obligation de construire un discours auquel une majorité puisse s’identifier. Concrètement, si on veut la paix, il faut raconter une histoire. Or Draghi ne racontera pas d’histoire. De la même façon qu’il ne sait pas fabriquer du discours politique, il ne sait pas monter une position politique. Il n’a jamais fait ça.

Ce manque de story-telling, défaut de récit politique, peut engendrer un déficit de légitimité démocratique fait remarquer Mathilde Viennot. “Tous les marchés et tous les économistes ont salué la nouvelle mais ils ne se sont pas demandés si les Italiens seraient contents. Si Mario Draghi s’était présenté aux élections présidentielles, aurait-il été élu ?”, s’interroge-t-elle.