Natalité, alimentation, vieillissement : les trois bombes démographiques

En pratique

Natalité, alimentation, vieillissement : les trois bombes démographiques

Alors que la population mondiale a encore doublé dans la seconde partie du XXe siècle, la faim dans le monde a plutôt reculé et la moitié de l’humanité souffre davantage d’obésité que de malnutrition. Selon l’ONU, le monde se stabilisera à 11 milliards d’habitants en 2100, pour décroître ensuite.

La phobie démographique, vieux phénomène occidental, s’est nettement accentuée dans la période d’après-guerre. Hippolyte d’Albis, professeur à l’École d’économie de Paris, le confirme : « La démographie nourrit beaucoup de fantasmes liés soit au déclin soit, au contraire, à l’explosion. Chaque nouveau milliard franchi provoque un sursaut de panique. »

Dans les années 1960, les prévisions des Nations Unies annonçant six milliards d’humains en l’an 2000, provoquent déjà des sueurs froides dans les opinions publiques.

Il faut dire que la population mondiale, restée relativement stable pendant presque deux millénaires, vient en un demi-siècle de doubler, de 1,5 à 3 milliards d’individus, faisant ressurgir les craintes de vagues migratoires et de marées humaines apocalyptiques.

Cinquante ans plus tard, alors que nous sommes plus de 7,5 milliards et que chaque jour voit naître 230 000 âmes supplémentaires, la question prend une nouvelle tournure, plus environnementale. Elle se double d’une tendance inédite, rapide et irrépressible : le vieillissement.

Selon l’ONU, la part des plus de 65 ans dans la population mondiale, de 5 % en 1950, devrait passer à 16 % en 2050. En 2018, pour la première fois dans son histoire, la planète a abrité plus de sexagénaires que d’enfants de moins de 5 ans.

Concrètement, que dit la démographie de nos sociétés et de nos économies en 2020 ? Une forte fécondité est-elle un atout ou, au contraire, une faiblesse économique ? Et entre l’implosion (vieillissement) et l’explosion (natalité), où est la vraie menace ?

D’emblée, signalons que, contrairement à ce que redoutaient les scientifiques des années 1960, la « bombe P », n’a pas explosé. Dans la lignée des prévisions malthusiennes sur le principe de population (1798), le biologiste américain Paul Ralph Ehrlich estimait qu’avant le passage à l’an 2000, la famine emporterait des centaines de millions d’individus. Jamais les famines n’ont atteint ces proportions. Car Ehrlich avait totalement sous-estimé l’augmentation de la productivité agricole de la fin du siècle dernier.

Alors que la population mondiale a encore doublé dans la seconde partie du siècle, la faim dans le monde a plutôt reculé et la moitié de l’humanité souffre désormais davantage d’obésité que de malnutrition.

De plus, après avoir atteint un pic en 1968 (+ 2,1 %), la croissance de la population a ralenti ces dernières décennies, sous l’effet de la transition démographique. Selon l’ONU, l’humanité devrait ainsi se stabiliser aux environs des 11 milliards d’ici à 2100, pour décroître ensuite.

Promesses éphémères du dividende 

En septembre dernier, un collectif de professeurs signait une tribune dans Le Monde, incitant à ajouter une « démographie soutenable » aux 17 Objectifs du développement durable (ODD) de l’ONU.

Deux ans auparavant, près de 35 000 scientifiques internationaux alertaient sur l’état désastreux de notre planète et plaçaient la démographie au cœur de leur manifeste.

Je suis très sceptique sur l’idée de refaire de la démographie un objectif en tant que tel. Il est bien plus efficace et raisonnable de prôner des politiques d’accès à la santé ou à l’éducation.

Jean-Paul Moatti

Economiste à la tête de l’Institut de recherche pour le développement (IRD)

Les pays pauvres d’Afrique subsaharienne à très forts taux de fécondité – près de sept enfants par femme au Niger – ne sont pas les seuls visés. Avec des bilans carbone explosifs, les Occidentaux, avec moins de natalité, sont en effet bien plus responsables du réchauffement climatique que les pays du sud, au point qu’aujourd’hui, certains écologistes portent dans les pays développés des messages de restriction des naissances, proches de ceux véhiculés par les Nations Unies dans les années 1970 auprès des pays africains.

L’économiste Jean-Paul Moatti, à la tête de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), est perplexe : « Outre leur caractère polémique, ces politiques culpabilisantes n’ont jamais eu l’effet escompté. C’est pourquoi je suis très sceptique sur l’idée de refaire de la démographie un objectif en tant que tel. Il est bien plus efficace et raisonnable de prôner des politiques d’accès à la santé ou à l’éducation. »

En quête de discours plus « audibles », les institutions internationales invitent désormais les pays à forte natalité à se saisir de l’opportunité du dividende démographique

Cet « optimum » démographique est atteint lorsque la part de la population active augmente du fait de la baisse des naissances. Ce fut le cas en Europe dans les années 1960-1980, au Japon dans les années 1980, et dans les années 2000 en Chine.

Selon les études, un tiers de la croissance chinoise de ces dernières décennies serait attribuable à ce phénomène de dividende démographique. « Gare toutefois aux raccourcis : certains pays d’Amérique latine n’ont jamais bénéficié du dividende, parce que les autres ingrédients de la croissance n’étaient pas réunis. Par ailleurs, cette fenêtre favorable n’est que transitoire et rapidement, la proportion de cheveux gris augmente et vient alourdir la part des inactifs », tempère Gilles Pison, chercheur associé à l’INED.

Les robots à la rescousse 

C’est le côté sombre de la transition démographique : couplée à un allongement de la durée de la vie, une natalité faible engendre un vieillissement.

Au Japon, le taux d’actifs est ainsi passé de 62 à 53 % de 1998 à 2018, de 59 à 53,5 % en France, de 62 à 55 % en Allemagne. De quoi expliquer en partie la faible croissance économique des pays industrialisés. De quoi, surtout, mettre à mal les équations sur lesquelles reposent ces économies en matière de financement de la santé, des retraites, et désormais de la dépendance (les dépenses liées à la perte d’autonomie des personnes âgées).

En ce sens, le Japon, avec sa croissance atone, son espérance de vie à rallonge, et son ratio dette/PIB le plus élevé au monde, fait souvent office de repoussoir. Un contre-modèle aujourd’hui légèrement contrebalancé par les perspectives de l’automatisation (le Japon est le pays le plus robotisé au monde), et les promesses mirifiques du « marché argenté », la fameuse silver economy, le troisième âge.

« Et encore, nos débats français sur le financement des retraites ne sont rien, comparés à ce qui attend la Chine », estime Gilles Pison. Contrairement à l’Inde, qui devrait continuer à voir croître sa population d’actifs, l’Empire du Milieu fait face au vieillissement le plus rapide jamais enregistré : d’ici à 2050, 35 % de ses habitants auront plus de 65 ans.

Une population sans presque aucune protection sociale, qui risque de coûter cher aux finances publiques et de gripper la politique de consommation intérieure défendue par Pékin. Les autorités tentent de réagir. En 2016, elles ont mis un terme à la politique de l’enfant unique, sans grand succès.

De l’avis des démographes, il est encore plus difficile d’infléchir la natalité à la hausse qu’à la baisse. Autre cas : malgré la mise en place de généreuses allocations familiales, la Russie devrait perdre 20 millions d’habitants d’ici à 2050. Mais Hippolyte d’Albis explore d’autres pistes : « D’un point de vue purement économique, il y a bien d’autres manières d’augmenter la productivité plutôt que de financer des politiques de natalité. Il est nettement moins coûteux d’augmenter le taux d’emploi des femmes, des seniors, ou encore de recourir à l’immigration. »

C’est notamment le choix de l’Allemagne, qui se bat depuis des décennies avec une faible natalité (1,6 enfant par femme), mais avec tous les risques politiques que cela comporte.

In fine, l’erreur intellectuelle des néo-malthusiens est peut-être de considérer que la démographie est un indicateur sur lequel on peut jouer aisément, au même titre que l’investissement, l’épargne ou la fiscalité.

En plus de surfer sur des terrains sociétaux glissants, ces approches n’ont jamais abouti à des résultats satisfaisants, notamment en raison de la très forte inertie démographique. « Sauf à se débarrasser d’une partie de l’humanité, nous atteindrons les 10 milliards. Face à cela, le compte à rebours climatique a commencé. C’est pourquoi lorsque mes étudiants me disent qu’ils ne veulent plus faire d’enfants, je leur réponds que s’ils veulent sauver la planète, il faut surtout qu’ils changent urgemment leurs comportements de consommation », conclut Gilles Pison.

Pour aller plus loin

Atlas de la Population mondiale, Gilles Pison, Autrement, 2019

Vie et mort de la population mondiale, Hervé le Bras, Le Collège de la cité, 2009

"Le défi démographique, mythes et réalités", Bruno Tertrais, note de l’Institut Montaigne, juillet 2018

Essai sur le principe de population. Nouvelle édition critique, Thomas Robert Malthus, Hachette-Ined, 2012