Pauvreté, les aides sociales françaises à l’épreuve de la crise sanitaire

En pratique

Pauvreté, les aides sociales françaises à l’épreuve de la crise sanitaire

Depuis un an, la doctrine du « quoi qu’il en coûte », martelé par le gouvernement, a permis de compenser une grande partie des effets économiques et sociaux de la pandémie. Mais certaines populations restent fragiles.

Thierry fait les 100 pas dans son appartement. Depuis 10 ans, ce maître d’hôtel de 49 ans enchaînait petits-déjeuners et cocktails dans les ministères et les entreprises. La journée de cet extra pouvait commencer à 6 heures du matin et finir le lendemain, en pleine nuit. Les semaines de 60 à 80 heures n’étaient pas rares, pour un salaire 3 000 euros net par mois. Du jour au lendemain, le Covid a tout balayé.

Thierry n’a travaillé qu’une dizaine de jours en un an. De mars à septembre, il a touché 1 700 euros par mois de chômage pour 150 jours d’indemnités, consommées d’habitude en un an et demi. Depuis, plus rien. Pour surmonter cette galère, le père de famille, fraîchement divorcé, s’est séparé de sa voiture.

Il s’est ensuite résolu à vendre son appartement à Fresnes, dans le Val-de-Marne. « Mes deux filles y sont nées, elles en ont pleuré, mais j’avais besoin d’argent et je ne sais pas quand je vais pouvoir retravailler », souffle le maître d’hôtel. Après des nuits d’angoisse, Thierry parvient à louer un appartement. Seulement, le loyer de 1 100 euros et les frais de la vie courante vont rapidement réduire à néant ses 23 000 euros d’épargne : « Tant qu’on ne l’a pas vécu, on ne peut pas imaginer ce que ça fait de tomber dans la pauvreté. »

Amortisseurs en action

2020. Mois après mois, la crise sanitaire et économique lamine le paysage social. En un an, le nombre de bénéficiaires de l’aide alimentaire bondit de 30 %, les demandes de RSA de 9 % pour atteindre plus de deux millions de bénéficiaires. Au deuxième trimestre 2020, les ménages français enregistrent une perte de revenus de 2,7 %, la plus forte baisse depuis 1949.

En Chiffres

1 million

Le nombre de Français qui sont passés sous le seuil de pauvreté depuis le déclenchement de la crise sanitaire, selon le Secours Catholique.

De son côté, le Secours catholique estime qu’un million de Français ont plongé sous le seuil de pauvreté depuis le début de la pandémie. Un chiffre choc, mais invérifiable. « Il faut attendre l’automne pour quantifier cette bascule », tempère Marine Jeantet, déléguée interministérielle à la prévention et à la lutte contre la pauvreté, qui concède « un déficit de données en temps réel, qui nuit au pilotage des politiques publiques. »

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Si la pauvreté, multidimensionnelle, ne se laisse pas facilement apprécier statistiquement, des tendances se dessinent. En France, depuis les années 1970, elle a diminué et s’est stabilisée depuis 1995. Après avoir progressé de 0,7 point en 2018, en raison notamment de la baisse des allocations logement, son taux a diminué de 0,3 point pour atteindre 14,5 % de la population française fin 2019, selon l’Insee.

Et 9,1 millions de personnes vivaient alors avec moins de 60 % du revenu médian, soit 1 060 euros par mois. Une amélioration en partie imputable à la revalorisation de la prime d’activité décidée après le mouvement des « gilets jaunes » pour booster les petits salaires.

La France dépense plus que ses voisins européens en protection sociale : 31 % de son PIB contre 27,5 % en moyenne, soit 742 milliards d’euros. « Près de la moitié sert à payer les retraites et un tiers la Sécurité sociale, détaille Julien Damon, sociologue. Nos politiques de lutte contre la pauvreté représentent seulement 3 % des dépenses. » Celles-ci ont en tout cas modifié le profil des « pauvres ».

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Dans les files d’aide alimentaire, les jeunes ont peu à peu remplacé les personnes âgées. En 15 ans, ils sont passés de 8 % à 13 % à vivre sous le seuil de pauvreté. Autre évolution : en 1995, moins d’une personne pauvre sur cinq accueillies par le Secours catholique était étrangère. Aujourd’hui, la proportion atteint la moitié des bénéficiaires. « La France ne traite pas, ou mal, ces deux dossiers explosifs que sont la jeunesse et les sans-papiers », ajoute Julien Damon.

Moins de CDI

Enfin, la multiplication des formes d’emploi « atypiques » (CDD, CDDU, auto-entrepreneuriat…) a éloigné une part croissante de la population active de la sécurité du CDI. En 25 ans, la proportion des emplois en CDI à temps plein est passée de 75 % à 60 %.

Étudiants, jeunes, intérimaires, auto-entrepreneurs, employés non déclarés, tous travailleurs précaires, sont encore un peu plus impactés par cette crise, « révélatrice de l’extrême fragilité de pans entiers de la population », décrit Houria Tareb, secrétaire nationale du Secours populaire, association qui aide désormais « des Français qui se sentaient à l’abri parce qu’ils travaillaient ».

Notre système de protection sociale joue son rôle d’amortisseur
Marine Jeantet

Déléguée interministérielle à la prévention et à la lutte contre la pauvreté

Depuis un an, la doctrine présidentielle – « l’État paiera, quoi qu’il en coûte » – tourne pourtant à plein. « Notre système de protection sociale joue son rôle d’amortisseur », se félicite Marine Jeantet. 

Conséquence, selon l’Insee : le pouvoir d’achat par unité de consommation (rapporté au nombre de personnes du ménage) n’a pas baissé en 2020, il a stagné en moyenne, alors qu’en 2008, puis entre 2011 et 2013, il avait reculé. Mais il s’agit d’une moyenne. Certaines poches de la population ont été plus affectées.

Des aides « ponctuelles »

La philosophie du gouvernement ? Mettre en place des aides « ponctuelles » plutôt que revoir les dispositifs « structurels » et resserrer les mailles des filets de sécurité, pour que personne ne soit oublié. Un objectif difficile à atteindre.

En décembre, une aide mensuelle de 900 euros a été débloquée pour les salariés qui enchaînent contrats courts et périodes de chômage, comme Thierry.

Pour y être éligible, il faut avoir travaillé au moins 60 % du temps en 2019 et se situer sous un niveau de ressources de 900 euros par mois. Thierry ne remplit pas la première condition, « comme la plupart des maîtres d’hôtel », dénonce-t-il. Désabusé, exclu des dispositifs, il a demandé le Revenu de solidarité active (RSA) pour la première fois de sa vie.

En Chiffres

127 millions

Le montant en euros de prêts garantis par l’État octroyés depuis le début de la crise sanitaire

Ces mesures d’urgence ont pourtant permis à des millions de Français de ne pas sombrer et de faire chuter les défaillances d’entreprises de 40 % l’année dernière. Mais que se passera-t-il lorsqu’elles devront rembourser les quelque 127 milliards d’euros de prêts garantis par l’État et que, parallèlement, le dispositif de chômage partiel sera réduit pour les huit millions de Français qui en bénéficient ?

« Nos fondamentaux, c’est la lutte contre la pauvreté par le retour à l’activité et le travail », a répété Emmanuel Macron en octobre dernier, estimant que « plus on augmente nos minima sociaux, plus on rend difficile le retour à l’activité ». Le gouvernement craint-il l’effet dissuasif de l’augmentation de ces minima sur le travail ?

« Les études démontrent que cet effet est faible », assure Marine Jeantet, qui s’alarme surtout du « grand nombre de Français n’arrivant plus à sortir du RSA : certains secteurs recrutent beaucoup, le numérique, les métiers du care, le BTP. L’enjeu est d’orienter les gens vers ces secteurs, sans les forcer, en les formant. »

Il y a une injonction paradoxale entre l’incitation à retourner sur le marché du travail et l’absence d’emploi à disposition, notamment depuis la crise de 2008 et encore plus depuis quelques mois.
Nicolas Duvoux

Sociologue et président du comité scientifique du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté (CNLE)

Sous l’effet de la crise, la hausse du nombre de chômeurs a atteint 7,5 %. La Banque de France prévoit un pic du taux de chômage supérieur à 11,5 % mi-2021. Depuis mars 2020, plus de 100 000 ruptures de contrats de travail ont été envisagées dans le cadre de Plans de sauvegarde de l’emploi (PSE) – trois fois plus que sur la même période l’année dernière, selon la direction des statistiques (Dares).

« Il y a une injonction paradoxale entre l’incitation à retourner sur le marché du travail et l’absence d’emploi à disposition, notamment depuis la crise de 2008 et encore plus depuis quelques mois », relève Nicolas Duvoux, sociologue à l’Université Paris 8 et président du comité scientifique du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté (CNLE) qui plaide pour « un élargissement de l’indemnisation chômage et du RSA aux moins de 25 ans ».

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Le gouvernement préfère multiplier les dispositifs : 200 000 « garanties jeunes » et ses dispositifs d’« insertion », « 100 000 services civiques supplémentaires », « 200 000 formations qualifiantes » pour les jeunes. Avec l’espoir d’endiguer la hausse du chômage.

Certaines associations et certains politiques ont remis sur la table la création d’un revenu universel de base versé à tous les Français. « Commençons déjà par évaluer les dispositifs existants, par harmoniser les critères de conditionnalité des minima sociaux, par unifier leurs gestionnaires, par réviser le travail social, c’est moins sexy, mais ce serait plus efficace », estime Julien Damon.

Le système est trop complexe pour l’usager. Selon un rapport parlementaire de 2016, 36 % des personnes éligibles au RSA ne le demandent pas. Le gouvernement mise ici sur son ambitieux projet de Revenu universel d’activité (RUA), annoncé fin 2018, pour simplifier le maquis des aides sociales. Mis à l’arrêt par le Covid, un rapport est attendu à l’automne.

Seniors et chômage longue durée

Coûteux, le système de redistribution français est efficace. Il a permis en 2020 de ramener le taux de pauvreté de 22 % (son niveau naturel) à 14 %. « Il compense et corrige certaines inégalités sans parvenir à les supprimer toutes, explique Nicolas Duvoux. Pour combattre les racines de la pauvreté, d’autres leviers sont indispensables, comme une formation professionnelle plus efficace, un système éducatif moins reproducteur d’inégalités sociales, un vrai débat sur la flexisécurité du marché du travail qui a tendance à exclure les plus vulnérables. »

Thierry passe ses journées à chercher « des petits boulots. C’est difficile », concède le quinquagénaire. Il a postulé à une centaine d’offres de livreurs ou dans l’aide à la personne. Il a reçu 10 réponses, toutes négatives : « Soit je n’ai pas les diplômes nécessaires, soit ils préfèrent les jeunes. »

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Entre 2008 et 2018, le nombre de seniors demandeurs d’emploi a augmenté de 179 % (contre 21 % pour les 15-54 ans), fournissant des bataillons de chômeurs de longue durée. Dans ce contexte de crise, le Plan pauvreté lancé en grande pompe à l’automne 2018 par le chef de l’État et sa « stratégie nationale » dotée de 8,5 milliards d’euros paraissent bien loin. Son ambition était alors d’« éradiquer la pauvreté extrême » en une génération.

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