Prisonniers : l’éloquence pour désapprendre la violence

En pratique

Prisonniers : l’éloquence pour désapprendre la violence

En prison, les ateliers de prise de parole en public constituent un formidable levier pour se défendre, s’expliquer et se vendre par les mots. Ils favorisent la réinsertion des détenus.

« Quand je suis sorti de prison, je voyais chaque personne comme une menace. Les ateliers d’éloquence m’aident à me reconstruire et à m’ouvrir aux autres », confie Claude Alves de Jesus Estévao, 23 ans, dont deux et demi passés en détention. 

Depuis sa remise en liberté, début septembre, ce serveur de formation, passé par la prestigieuse école Ferrandi, bénéficie de l’accompagnement à la réinsertion prodigué par l’association Wake Up Café.

Chaque lundi après-midi, il participe à un atelier d’éloquence. Exercices ludiques, slam, poésie, puis discours et joutes verbales : au fil des ateliers, Claude a retrouvé une parole équilibrée et non agressive.

« Pendant le premier atelier, je n’ai pas ouvert la bouche. Le fait de retrouver le monde extérieur me faisait peur, j’étais souvent sur la défensive, craignant de me mettre en colère. Ces ateliers m’ont aidé à reprendre confiance, en moi et en les autres », se félicite le jeune homme.

Aminata Sylla, animatrice pédagogique Eloquentia, espère : « Nous voulons redorer le blason de la rhétorique en la présentant comme un jeu, par des échanges de punchlines, par exemple. C’est ce côté fun qui poussera ensuite à aller chercher des éléments théoriques sur l’éloquence ».

Pour elle, « la prise de parole est un baromètre de confiance en soi ». L’aisance à l’oral est indispensable pour une bonne insertion dans la société, que ce soit pour trouver un emploi, un logement ou se faire de nouveaux amis. Renouer avec une expression apaisée, c’est retrouver confiance et écoute. 

"J’ai réussi à sourire "

Ce « savoir-être » est essentiel pour se réinsérer dans le monde du travail. « Après l’obtention de mon bac pro, j’ai été directement embauché en CDI dans un grand hôtel, je n’avais jamais eu à poser ma candidature, donc je ne savais pas le faire. Le fait de devoir rencontrer des cadres, des patrons, des RH, ça m’impressionnait. Grâce aux ateliers, j’ai appris à me vendre. Début octobre, nous sommes allés sur un forum de l’emploi, j’arrivais à sourire, à poser des questions », se réjouit Claude Alves de Jesus Estévao.

Cela fait plusieurs années que les accompagnants ont compris l’utilité de l’éloquence pour la réinsertion et, avant cela, pour la fluidité des communications en centre de détention.

À Nanterre, Villepinte, Arles, Marseille, Luynes ou Toulouse, des responsables pénitentiaires font appel à des comédiens, des professeurs, des coachs, des paroliers, pour venir guider les détenus dans leur expression orale.

Brune Naintré est l’une d’entre eux. Directrice pénitentiaire insertion et probation à la maison d’arrêt de Seysses, près de Toulouse, elle a répondu cette année à un appel à projets du ministère de la Justice pour l’organisation d’ateliers d’éloquence. 

« Apprendre à parler et à s’exprimer correctement est aussi important que de savoir écrire et lire, estime-t-elle. L’éloquence c’est tout simplement être en capacité de se défendre et de s’expliquer. »

Des mots libérateurs

La prise de parole est libératrice. Bruno Palazzolo, formateur et intervenant au centre pénitentiaire d’Aix-Luynes, dans les Bouches-du-Rhône, s’appuie sur le vécu de chacun. « Je plonge immédiatement la personne dans l’expérience face au groupe, je la fais improviser, parler d’elle. Elle doit mettre des mots sur leurs maux. Se produit alors un phénomène de catharsis. Des émotions arrivent. »

Ces ateliers ne s’adressent pas uniquement aux détenus qui préparent leur sortie. « En octobre, nous avons organisé un concours d’éloquence entre des détenus qui purgent de longues peines, dans deux prisons de la région de Marseille », souligne le formateur.

Un détenu qui sait s’exprimer posément et argumenter a moins recours à la violence. Pour ceux qui doivent repasser devant un juge, qui espèrent parfois un aménagement de peine, pouvoir se défendre et exprimer posément leur projet de réinsertion est essentiel.

Manier l’autodérision

Pour animer un atelier d’éloquence avec des détenus ou d’anciens détenus, il faut créer un lien de confiance rapidement. « Je leur réserve un accueil chaleureux, d’égal à égal, explique Bruno Palazzolo. Je les mets en avant, je leur montre qu’eux aussi ont des choses à m’apprendre. L’éloquence à la française, ce sont les belles tournures, les mots précis. Mais pour moi, l’important, c’est qu’ils sachent parler d’eux, qu’ils libèrent leur parole. »

Aminata Sylla renchérit. « Nous ne voulons pas sauver les détenus, nous voulons changer leur regard sur eux-mêmes et le regard que l’on porte sur eux, leur montrer qu’il n’y a pas une seule façon de s’exprimer. »

Leur langage est naturellement imagé ? Ils s’épanouiront dans le slam, le rap ou la poésie ! « C’est très agréable de travailler avec des détenus, car ce sont souvent des personnes douées d’une bonne repartie, avec un langage fleuri et une aptitude naturelle à la joute verbale », souligne l’animatrice pédagogique.

« Avant la détention, je pratiquais souvent l’autodérision, les ateliers m’ont aidé à renouer avec cette qualité que j’avais gommée en prison », précise Claude Alves de Jesus Estévao. Une pointe d’humour qui fera peut-être la différence au moment de convaincre son prochain employeur.