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Pour sauver les lions d’Afrique, faut-il les privatiser ?

Estelle Maussion

Lions, rhinocéros et éléphants représentent une richesse majeure pour les pays du continent. Ils sont de plus en plus menacés et les moyens pour les défendre font défaut.

Chaque année, il manque plus d’un milliard de dollars pour assurer la protection des lions en Afrique. C’est la conclusion d’une étude que vient de publier un collectif de chercheurs dans la revue de l’Académie des Sciences américaine. Les difficultés financières des parcs naturels sont connues.

Mais pour la première fois, des spécialistes ont chiffré une réalité. « Cette somme peut sembler importante. En vérité, c’est peu au regard de la valeur des animaux », note l’un des auteurs de l’étude, Peter Lindsey, directeur du Lion Recovery Fund, une organisation qui finance une vingtaine de projets de conservation.

Précieuse biodiversité

L’Afrique est le continent le plus riche en espèces sauvages, un avantage comparatif qu’elle peut exploiter en développant le tourisme, source de recettes et de bénéfices indirects.

En Centrafrique, la création de la réserve naturelle de Chinko a dynamisé l’Est du pays. Au Kenya, le parc de Chyulu Hills joue un rôle clé dans l’approvisionnement en eau potable et donc dans l’essor de la ville de Mombasa.

En rendant des services à la communauté, les actions de sauvegarde enclenchent un cercle vertueux qui contribue au développement. Y renoncer, ce serait perdre bien plus que des animaux. Chère aux scientifiques et aux amateurs de safaris, la biodiversité est un actif que l’on ne pourra pas remplacer si elle disparaît.

LionConscients de la nécessité d’agir, les pays africains ont toutefois des budgets très contraints. Deux solutions sont explorées. La première : récompenser les efforts des pays dans ce domaine par un allègement de leur dette. Deuxième solution : que tout investissement privé, pétrolier ou minier, par exemple, donne lieu au versement d’une aide à la conservation.

« La communauté internationale doit aussi contribuer davantage, notamment via l’aide au développement », plaide Peter Lindsey.

Éco-mots

Privatiser

Transférer au secteur privé une activité ou une entreprise qui appartenait au secteur public.

Aide au développement

Dons, prêts à taux préférentiel, annulations de dette, accordées aux pays pauvres pour favoriser leur développement économique

La faune sauvage est une richesse inestimable au niveau mondial

Peter Lindsey

Directeur du Lion Recovery Fund

Leo, sauveur de lions

Aux côtés de la Banque mondiale, des pays industrialisés et des ONG environnementales, de nouveaux contributeurs se mobilisent, riches particuliers ou entreprises. Par exemple, la Fondation Leonardo DiCaprio a apporté un million de dollars sur les 2,4 investis depuis 2017 par le Lion Recovery Fund et un don de 5 millions de dollars de Google a permis de développer un système anti-braconnage innovant utilisé au Kenya, au Malawi et au Zimbabwe.

Pour sauver les animaux, faut-il privatiser leur protection ? S’il n’est pas question pour les États de vendre leurs terres, nombre d’entre eux ont confié la gestion des parcs à des associations ou à des acteurs privés.

L’ONG sud-africaine African Parks pilote avec succès quinze espaces protégés sur le continent. À l’opposé, en Afrique du Sud et au Botswana, l’État reste le gestionnaire. « Les partenariats entre acteurs publics et privés présentent un grand potentiel, souligne Peter Lindsey. Ils assurent une action collégiale, efficace et de long terme. »

AfriqueLes besoins des parcs naturels hébergeant des lions en Afrique se situent entre 1,2 et 2,4 milliards de dollars par an, soit entre 1 000 et 2 000 dollars par km2.

lionAujourd’hui, ils reçoivent 381 millions de dollars par an, soit 200 dollars par km2 en moyenne.

AfriqueLa Tanzanie héberge 40 % de la population mondiale de lions. Le pays consacre 300 dollars par km2 en moyenne à ses parcs avec lions.

lionTrois pays seulement dépensent assez : Kenya, Rwanda et Afrique du Sud avec 1 600 dollars/km2 en moyenne.

AfriqueChaque année, il manque 40 millions de dollars au Zimbabwe pour pouvoir protéger ses lions mais l’Afrique reçoit 51 milliards de dollars d’aide au développement et 34 milliards de dollars en recettes touristiques.

Sources : Étude « More than $1 billion needed annually to secure Africa’s protected areas with lions », PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences), octobre 2018.

Écologie et théorie économique

Appelé « économie de l’environnement », un premier courant de pensée tente d’appliquer à la nature la théorie classique, centrée sur le marché.

Cherchant le moyen de réduire la pollution à Londres, qu’il définit comme une externalité négative, l’économiste britannique Arthur Pigou propose, en 1920, d’appliquer une taxe au pollueur. En 1960, Ronald Coase, autre économiste britannique, défend l’attribution de droits de propriété pour gérer au mieux les ressources naturelles, une approche à l’origine de la création des marchés des droits à polluer.

En 1972, la publication du rapport du Massachusetts Institute of Technology sur « Les limites de la croissance » marque la naissance d’un second courant de pensée : l’économie écologique. Critiquant la lecture libérale, elle insiste sur le caractère limité des ressources naturelles et défend une analyse mêlant économie, biologie et physique. En 1987, l’adoption au niveau mondial de la notion de développement durable – un essor qui répond aux besoins présents sans compromettre ceux des générations futures – marque un nouveau tournant. Depuis, la recherche économique progresse en combinant souvent ces différentes approches.

Pour aller plus loin

More than $1 billion needed annually to secure Africa’s protected areas with lions (Proceedings of the National Academy of Sciences, 6 novembre 2018)