Redresseurs : le sauvetage d'entreprises comme mission presque impossible

En pratique

Redresseurs : le sauvetage d'entreprises comme mission presque impossible

Le "redresseur" doit parfois corriger des erreurs de gestion, parfois refondre entièrement l’activité de l’entreprise. Dans tous les cas, trouver les dirigeants capables de mener la nouvelle stratégie est un défi redoutable. L’échec est parfois au rendez-vous.

Leur métier ne s’apprend pas à l’école. C’est un art de terrain. En France, ils sont peu nombreux à assumer cette mission à haut risque : remettre à plat la stratégie d’une entreprise au bord du gouffre et tenter de la sauver. 

L’année 2021 s’annonce noire pour l’économie, la crise sanitaire fait craindre un tsunami de dépôts de bilan.

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Pour échapper au couperet, certaines entreprises feront appel à des experts du retournement. On les surnomme les « urgentistes » d’entreprise.

Leur objectif ? Retrouver un modèle économique rentable et stable, bref viable. Leur méthode ? Prendre la direction de l’entreprise et opérer des changements profonds et rapides.

« À chaque fois, je viens pour reconstruire, bâtir, transformer. Plus c’est compliqué, plus on me dit que c’est perdu d’avance, plus ça m’intéresse », lance Arnaud Marion. À 54 ans, il cumule plus de 30 ans d’expérience dans la gestion de crise et les restructurations. Les retrouvailles avec le profit au sein du volailler breton Doux ? C’est lui. La survie des pianos et de la salle Pleyel ? Lui aussi. Le nouvel opérateur des Vélib’parisiens remis en selle après des débuts catastrophiques ? Encore lui.

Course contre la montre

Tout commence souvent par une réputation. Des bruits de couloir. En général, ce sont les actionnaires de l’entreprise qui sollicitent l’urgentiste. Ils en connaissent un ou se font conseiller par un banquier d’affaires, un avocat, voire un administrateur judiciaire. « Si j’accepte d’intervenir c’est pour me battre comme si c’était ma propre entreprise », souligne Arnaud Marion.

Son ennemi ? Le temps. Comme un médecin du SAMU face à un blessé en urgence vitale, l’expert du retournement doit stopper au plus vite l’hémorragie financière.

« Le sauvetage du volailler Doux m’a particulièrement marqué. À mon arrivée, il ne restait que 500 000 euros en caisse et le groupe dépensait quatre millions par jour pour nourrir les poulets, se souvient Arnaud Marion. Quand j’arrive dans une entreprise, j’ai une journée pour comprendre ce qu’il se passe. Je dois vite déterminer où l’on perd de l’argent, depuis quand. Je rencontre immédiatement un maximum de personnes à tous les échelons et c’est alors plus la compétence que le niveau hiérarchique qui m’intéresse. Les dirigeants ont souvent tendance à ignorer les signaux faibles. »

« La clé, c’est d’aller au plus près du terrain pour comprendre ce qu’il faut changer », confirme Bruno Mettling, l’ancien DRH d’Orange, qui accompagne aujourd’hui – via sa société Topics – des dirigeants dans le volet humain du redressement de leur entreprise.

Consensus sur le diagnostic

Patrick Puy, actuel PDG de Vivarte (Minelli, Caroll), est lui aussi intervenu dans le retournement de plusieurs entreprises, dont celle du fabricant de jouets Smoby et du spécialiste des arts de la table Arc. Il souligne combien le diagnostic doit être partagé et compris de tous : « Je préfère prendre une semaine pour approfondir et trouver un consensus autour du diagnostic. »

Patrick Puy, redresseur entreprises

Patrick Puy, redresseur d'entreprise

Pour assainir les comptes, négocier avec les créanciers, renouer le dialogue social, convaincre de nouveaux partenaires, l’urgentiste d’entreprise doit en effet se muer en communicant hors pair, d’autant qu’il est souvent accueilli avec méfiance par les salariés et leurs représentants, inquiets face au risque de licenciements.

Et les dirigeants ? Ils ont parfois du mal à se remettre en cause. « Les représentants du personnel, ceux des banques et du gouvernement sont relativement faciles à emmener vers une nouvelle stratégie. Mais convaincre les managers et les actionnaires, qui sont coresponsables de la crise, c’est bien plus complexe. Ils ont du mal à accepter qu’ils n’avaient pas choisi la bonne direction », juge Patrick Puy.

Haro sur les silos

Le diagnostic posé, il s’agit ensuite d’établir un plan d’action et de le faire appliquer. Pour cela, le redresseur doit pouvoir s’appuyer sur un comité de direction loyal qui adhère à sa vision. Il faut donc souvent le renouveler en profondeur.

« J’exige les pleins pouvoirs et je compose un nouveau comité de direction, sans hésiter à y intégrer des salariés de terrain qui étaient exclus de la décision, ou à recruter à l’extérieur », indique Arnaud Marion.

« Il faut se constituer une garde rapprochée fidèle pour traverser l’orage », confirme Patrick Puy.

Ensuite, on entre dans le dur. « Souvent, les départements historiques de la boîte se sont développés en silos, sans mutualiser leurs moyens. Je les pousse à adopter une organisation transversale, à s’équiper de logiciels favorisant les échanges entre départements », indique Bruno Mettling.

Dans deux cas sur trois, la nouvelle stratégie impose des licenciements. « Ce qui donne du sens à mon métier, c’est la dimension humaine, une entreprise redressée, ce sont des emplois sauvés, des familles épargnées », explique Arnaud Marion.

« Les licenciements sont parfois inéluctables, mais on peut aussi monter un Plan de départ volontaire, des accords de performances, des congés mobilité… », soutient Bruno Mettling.

L’urgentiste n’a pas vocation à s’éterniser. Quand elle est stratégique ou financière, la crise se résout généralement en six mois.

Pour une transformation en profondeur du modèle économique, c’est-à-dire de la manière dont l’entreprise réalise ses bénéfices, 18 mois sont nécessaires. Et l’urgentiste ne réussit pas à tous les coups. Sauver l’entreprise n’est pas toujours possible.

Le tableau de chasse de deux "redresseurs"

Arnaud Marion : Le volailler Doux, les Vélib’ Smovengo, les pianos et la salle Pleyel, le Lido, Hersant média…

Patrick Puy : Vivarte (André, Kookaï, Naf Naf, Minelli, Carole, La Halle…), Moulinex, les cuisines Vogica, etc.

Pour aller plus loin :

Partout où je passe les mêmes erreurs, Arnaud Marion, Eyrolles (2020)

Arnaud Marion, redresseur d'entreprise

Arnaud Marion, redresseur d'entreprise