Rénovation, expulsion : les deux visages de la gentrification

En pratique

Rénovation, expulsion : les deux visages de la gentrification

L’arrivée de ménages plus aisés dans les quartiers populaires peut être source de progrès, à condition d’être encadrée par des politiques publiques lucides, notamment en matière de logement social.

La gentrification, on l’observe « dans toutes les grandes villes françaises », affirme Léa Mestdagh, chercheuse rattachée au Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis). Ce terme décrit le processus de transformation de quartiers populaires sous l’effet de l’installation de catégories sociales plus favorisées. « Il ne s’agit pas seulement d’un changement de population, mais aussi d’une réhabilitation de l’habitat, de l’apparition de nouveaux commerces et de nouveaux lieux culturels, ainsi que de l’évolution générale de l’ambiance dans le quartier », souligne la géographe Charlotte Recoquillon, chercheuse associée à l’Institut français de géopolitique. « Cela se passe à Paris, à Marseille, à Lille, à Lyon, à Bordeaux… »

Des pentes de la Croix-Rousse à Belleville

La gentrification provoque le départ des populations les plus pauvres, car elle a pour conséquence une augmentation des loyers, des prix de l’immobilier en général, mais aussi des biens et des services disponibles dans un quartier. À Lyon, par exemple, la population des quartiers centraux a fortement changé au cours des 30 dernières années, avec une augmentation spectaculaire des effectifs de cadres dans le quartier des pentes de la Croix-Rousse (+16 points entre 1982 et 2014 contre +9 dans l’ensemble de la ville).

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Dans la capitale française, le collectif d’habitants du grand Belleville, Droit à la Belle Ville, mène des actions depuis 2015 pour enrayer la gentrification et résister à ses conséquences (loyers élevés, expulsions, spéculation…). Ce collectif propose des actions d’éducation populaire pour faire comprendre à tous ce qui est en jeu, en expliquant l’histoire de ce quartier populaire.

Berlin contre Google

« On a connu des succès concrets, en évitant par exemple des expulsions ou en relogeant des habitants dans le parc HLM après une expulsion, mais notre principale victoire, c’est d’avoir réussi à lancer une discussion collective autour de cette problématique qui touche tout le monde », estime Claudio Pulgar, porte-parole du Droit à la Belle Ville, « car nous avons tous le droit à la ville et le droit de rester dans nos quartiers ».

C’est dans cet esprit que fonctionne la Cantine des Pyrénées, une cantine populaire autogérée du quartier, qui offre des repas à prix libre « afin que même ceux qui ne peuvent pas se payer un resto à 15-20 euros aient le droit de bien manger », explique-t-il.

En Chiffres

3000 euros

Pour lutter contre la gentrification, Toulouse a imposé aux promoteurs de commercialiser 10 % des logements neufs au prix encadré de 3 000 euros le mètre carré.

Pour Claudio Pulgar, « la gentrification n’est pas inéluctable. C’est simplement le résultat de rapports de force et de choix politiques installés depuis des décennies ». Les mobilisations citoyennes peuvent parfois enregistrer des succès, comme à Berlin, où une campagne de lutte contre la gentrification a fait reculer Google qui voulait installer un campus pour des start-up dans le quartier populaire de Kreuzberg.

Les pouvoirs publics restent des acteurs majeurs pour freiner ou accélérer ce processus. À Toulouse, par exemple, la ville a imposé aux promoteurs de commercialiser 10 % des logements neufs au prix encadré de 3 000 euros le mètre carré pour que les ménages modestes aient toujours une chance de devenir propriétaires.

Le levier social : à double tranchant

Le logement social est un autre levier pour doser la gentrification. En France, il existe trois catégories de logements sociaux : une première catégorie (PLAI) destinée aux personnes à bas revenus et en situation précaire, une catégorie intermédiaire (PLUS) correspondant aux HLM traditionnelles et une troisième catégorie (PLS/PLI) pour les personnes dont les revenus sont trop élevés pour accéder aux HLM, mais trop faibles pour se loger dans le secteur privé.

« À Paris, dans les années 1990 et 2000, la catégorie PLS/PLI a été beaucoup encouragée au détriment de la catégorie PLAI, ce qui a favorisé la gentrification, juge Léa Mestdagh, et celle-ci menace l’objectif républicain de mixité sociale ». Dans le cas spécifique de Belleville, « il y a des coins du quartier où existent encore 30 % à 40 % de logements sociaux, ce qui forme de fait un barrage à la gentrification », observe Claudio Pulgar.

Pour autant, « certains chercheurs ont montré que lorsqu’il y avait un réseau de logements sociaux suffisamment important, les ménages les plus pauvres étaient protégés tandis que les ménages des classes moyennes inférieures étaient les plus affectés », souligne Charlotte Recoquillon.

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Gentification, un mot qui divise

Dès l’origine, le terme « gentrification » revêt une connotation négative. Le mot a été inventé en 1964 par la sociologue marxiste Ruth Glass à partir du terme anglais « gentry », qui désigne de façon ironique la bonne société, les gens « bien nés ». À l’époque, elle crée le concept pour décrire le changement de population dans des quartiers londoniens où les ménages aisés remplacent peu à peu les ménages populaires.
Dans les années 1970 et 1980, des géographes anglais et américains reprennent l’expression pour la théoriser. D’intenses débats opposent entre eux les géographes sur les causes de ce phénomène. Certains soutiennent que la gentrification est d’abord le fruit de politiques publiques de rénovation des quartiers populaires centraux. Pour d’autres, le facteur décisif est le choix individuel audacieux de certains ménages plus aisés qui décident par eux-mêmes d’emménager dans ces quartiers. « Depuis, ces deux théories ont été combinées puisque les deux facteurs participent au processus de gentrification », explique Charlotte Recoquillon, de l’Institut français de géopolitique. À noter que le terme « gentrification » a en partie perdu sa dimension critique dans le monde anglo-saxon, où il est souvent utilisé comme synonyme de réhabilitation urbaine.

*Paris sans le peuple, d’Anne Clerval, La Découverte, 2016