Retard de la vaccination : quels surcoûts pour l'économie française ?

En pratique

Retard de la vaccination : quels surcoûts pour l'économie française ?

Alors que l'épidémie semble appartenir au passé en Israël ou en Grande-Bretagne, la France, mauvais élève en termes de vaccination paie les conséquences d’un manque d’investissement dans la recherche mais aussi dans les hôpitaux publics.

Depuis début janvier, au moins 2,7 millions de personnes ont contracté le Covid-19, en France. La faute aux variants, aux logements exigus, à la précarité mais aussi probablement à cause d’une vaccination lente.

Car à ce jour, seuls 23 % des Français ont reçu une première dose de vaccin, et 10 % les deux doses. « Au rythme actuel, l’objectif de vacciner l’ensemble de la population adulte sera atteint le 23 novembre 2021 », calcule Covid Tracker, en se basant sur les chiffres du ministère de la Santé.

Un retard d’autant plus compliqué à défendre que certains pays, comme Israël ou le Royaume-Uni, ont vu leurs nombres de cas Covid s’effondrer depuis février, après une campagne de vaccination massive.

Ce retard vaccinal a aussi un coût financier. Les pertes économiques se creusent pour les entreprises, comme pour l’État ou encore pour l’Assurance maladie. À en croire l’assureur allemand, Allianz-Euler-Hermes, le retard vaccinal serait, pour l’heure, de sept semaines en France.

« Chaque semaine de retard en matière de vaccination pourrait coûter 7 milliards d'euros à l'économie française », projette l’assureur allemand.

En Chiffres

7 milliards

Coût estimé pour l'économie française par semaine de retard selon l'asureur Allianz-Euler-Hermes.

Au niveau européen, cette enveloppe pourrait grimper à 123 milliards d’euros en 2021, en impact sur la croissance. Des estimations qui pourraient s’accentuer dans les prochains mois, à cause, notamment des difficultés d’approvisionnement en vaccins. 

Pour l’Éco a cherché à savoir si ce retard vaccinal pouvait être chiffré, notamment pour les hôpitaux et pour la Caisse nationale de l’Assurance Maladie (Cnam). D’autant plus qu’avant la crise sanitaire, le budget de la Sécurité sociale commençait à retrouver un équilibre.

Pour la première fois depuis 2001, toutes les branches du régime général devraient être excédentaires, à l’exception de l’Assurance-maladie. Un pactole sur lequel lorgnaient déjà une partie du gouvernement pour faire financer des réformes coûteuses et peu populaires. 

Le coût d’un patient Covid

Seulement, après un an de Covid et trois confinements, l’Assurance maladie affiche une dépense imprévue de 13 milliards d’euros pour le Covid-19, souligne Frédérique Galliat, conseillère nationale en charge de la protection sociale et des questions de santé à l’Unsa.

Un chiffre calculé uniquement sur les sept premiers mois et qui devrait être revu à la hausse dans les prochaines semaines.

Pour 2021, la Sécurité sociale, a prévu 4,3 milliards d'euros dans son budget « pour faire face à la crise sanitaire, notamment pour poursuivre les examens de dépistage de la Covid-19, mettre à disposition des masques à certains publics et engager une éventuelle campagne de vaccination », notait le Haut Conseil, en septembre dernier.

À lire : Vaccins, des négociations à l'avantage des labos

De son côté, le ministère de la Santé raconte à Pour l’éco un « surcoût de 13,5 milliards d’euros pour l’ensemble de l’année 2021 » sans plus de détail. Sur ces enveloppes combien vont venir compenser le retard vaccinal ?

Questionné sur le coût réel d’un patient Covid hospitalisé ou pris en charge chez lui, ni la Cnam, ni le ministère de la Santé n’ont été en capacité de chiffrer.

« Il faudra attendre que l’ATIH et / ou la Cnam sortent des estimations, justifie le ministère, mais cela nécessitera forcément des traitements lourds et complexes des données, en supposant que les établissements codent parfaitement leur activité en ce moment… On peut aussi penser que ce coût est extrêmement variable selon les cas ».

Ce à quoi, la Cnam ajoute : « On ne va pas dépêcher une équipe de statisticiens juste pour une demande presse (…) À ce jour l’estimation globale du coût de l’épidémie de la Covid-19 pour la ville et l’hôpital n’est pas disponible, il s’agit de travaux longs et complexes. ».

Selon les données du Référentiel de coût des unités d’œuvre (RTC), une journée en réanimation coûtait en moyenne 1800 euros, en 2018. Avec le Covid-19, les patients restent hospitalisés, au moins, une quinzaine de jours en réa. 

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Si les hôpitaux avaient été mieux dotés ces vingt dernières années, le coût à venir n’aurait pas été aussi élevé.
lona Delouette,

Économiste à l’université de Lille

Le Covid n’étant pas considéré comme une maladie longue durée, les frais d’hospitalisation sont pris en charge à 80 % par l’Assurance maladie. Seulement, face à la détresse financière de certaines personnes sans complémentaire santé, plusieurs hôpitaux dont ceux de l’APHP ou de Lille ont annoncé en novembre dernier ne pas facturer le reste à charge. Ils attendent désormais une réforme pour une prise en charge à 100 %.

« Si les hôpitaux avaient été mieux dotés ces vingt dernières années, le coût à venir n’aurait pas été aussi élevé », souligne Ilona Delouette, économiste à l’université de Lille et chargée d’une mission de réflexion sur le coût des vaccins pour la CGT.

D’autant plus, souligne l'économiste, que pour combler ce retard, l’Etat met en place des stratégies d’urgence, plus coûteuse. Comme l’achat de masques. Ou le recours aux cliniques privées pour pallier le déficit de lits en réanimation dans les hôpitaux publics. « On est dans une vision très court-termisme sans stratégie globale des dépenses de santé et de la prévention. »

Un sous-investissement à l'origine du retard

Côté recherche, les coupes budgétaires de ces dernières années ont aussi augmenté le coût global du Covid-19 pour la Sécurité sociale. « Aujourd’hui, en France, la recherche s’organise surtout autour d’appel à projet, continue Ilona Delouette. Les coronavirus ne faisaient pas partie des travaux de recherches. »

Déjà en 2013, le Sénat s'inquiétait de la stratégie de recherches sur les vaccins. « Les industriels du secteur s'inquiètent pourtant de ce que la France serait devenue « une puissance du vaccin sans direction » en perte de vitesse par rapport aux pays émergents et aux anglo-saxons », pouvait-on lire dans un rapport sur la politique vaccinale en France.

À lire : Combien ça coûte, d'investir dans un vaccin ?

Côté chiffres, entre 2011 et 2018, les crédits publics alloués à la recherche et au développement ont baissé de 3,5 à 2,5 milliards d’euros en France, dans le secteur de la santé. En comparaison, en Allemagne, ils augmentaient de 5,4 à 6 milliards en Allemagne, explique le Conseil d’analyse économique. Aujourd’hui, ce désengagement se traduit par une stratégie de vaccination des plus lentes en Europe. 

« Au-delà du coût du désengagement de l’Etat sur ce secteur, cette politique fait aussi payer plusieurs fois les vaccins aux contribuables puisque les recherches sont faites à l'hôpital public, avant d’être développées par des start-ups puis commercialisées en laboratoire privé. Puis l’État va racheter les vaccins et financer aussi la relocalisation des chaînes de production. », résume Ilona Delouette.

Enfin, l’Assurance maladie s’est vue imposer une partie des dettes de l’État et des hôpitaux. « Par exemple, pour la fermeture des cabinets des médecins libéraux pendant le premier confinement, l’Assurance maladie a versé 1,4 milliard d’euros pour les médecins libéraux au titre de perte de revenus », explique Frédérique Galliat. « Est-ce vraiment à l’Assurance maladie de payer pour cette perte de revenus, alors que les médecins libéraux refusent d’y cotiser depuis plusieurs années ? Je ne suis pas sûre. La protection sociale a un coût et il est nécessaire que tout le monde participe à son financement. »

Les gardes d’enfants et les retards de prise en charge

S'ajoutent aussi des frais divers comme la garde d’enfant ou certaines aides financières comme le chômage partiel qui ouvrent des droits à la retraite mais sans que les entreprises ou les salariés ne paient de cotisations sociales.

« Globalement l’État fait peser une partie de la dette covid sur la Sécurité sociale, et ne souhaite pas assumer sur les marchés financiers la dette Covid, continue l'experte des questions de santé à l’Unsa Frédérique Galliat. Quant à la Sécurité sociale, elle doit assurer les prestations alors même que les recettes sont en baisse notamment en raison du fait qu’il n’y pas de cotisations sociales. »

À ces dépenses ajoutées et aux nombreuses hospitalisations, s’ajoute aussi le coût que va avoir le retard de prise en charge. Si la déprogrammation de soins a permis d’économiser 4,5 milliards d’euros, le coût à venir s'annonce beaucoup plus élevé. Là encore, les deux économistes fustigent les différentes politiques d’austérité de ces dernières années.

« Tous les programmes de prévention sont ralentis, continue Frédérique Galliat. Beaucoup de prises en charge vont avoir des conséquences dramatiques comme par exemple l’absence de dépistage du cancer colorectal ou bien l’absence de mammographies pour dépister les cancers du sein. De plus, le retard de dépistages induit forcément des retards de diagnostiques qui peuvent couter cher voire très cher en capital santé mais aussi financièrement. »

Pour elle, le coût du retard vaccinal global ne pourra être chiffré que dans plusieurs années, quand on saura à combien les retards de prises en charge vont s’élever. « À mon avis, rien que pour les retards de prise en charge, on sera sur plusieurs milliards d’euros », conclue-t-elle.