Russie-USA- Arabie Saoudite : la guerre pétrolière à l'heure du Covid-19

Quentin Müller

L’or noir n’est pas immunisé contre le Covid-19. Le ralentissement économique de la Chine a fortement réduit la demande mondiale en hydrocarbures, affaiblissant les cours. Les tergiversations au sein de l’OPEP + n’ont fait qu’aggraver ce krach pétrolier d’ampleur historique. Décryptage d’un marché très spécifique où la guerre des prix révèle les forces et les faiblesses des pays producteurs.

C’est une situation inédite dans l’histoire de l’or noir. Lundi 20 avril, la valeur du baril américain de pétrole ne valait presque rien. Sur certains contrats, le prix était même négatif, jusqu’à moins 37,63 dollars. Cette dégringolade spectaculaire est le dernier épisode en date d’un marché en pleine crise, d’abord bouleversé par la récession économique liée au Covid-19, puis plongé dans une dépression profonde par la rivalité entre les trois puissances pétrolières dominantes : les États-Unis, la Russie et l’Arabie Saoudite.

Tout commence en janvier 2020 avec le confinement de la Chine. L’économie de l’Empire du milieu s’emmure. Les industries et entreprises de mégapoles importantes comme Wuhan, Pékin, Shanghai, Shenzhen ou encore Wenzhou baissent leurs rideaux ou ralentissent leur activité. Même constat pour les transports chinois : avions, voitures, camions et cargos désertent les routes aériennes maritimes et terrestres du pays. Aujourd’hui, après presque quatre mois de crise, l’activité reprend très timidement en Chine mais la paralysie du premier importateur mondial de pétrole (15,5 % des importations mondiales) a laissé des traces sur le marché du brut.

Dès février, le baril est en effet descendu en dessous de 55 dollars - contre 63,9 dollars en novembre 2019 - du fait de la baisse chinoise de la demande journalière en barils. En quelques mois, la demande mondiale s’est effondrée de près de 30 %.

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L’historique imbroglio de l’OPEP +

Le jeudi 5 mars, l’OPEP + se rassemble à Vienne pour une réunion de crise. Les quatorze pays du cartel pétrolier OPEP + (l’OPEP + dix pays invités dont la Russie) entament des négociations. L’objectif affiché : endiguer la chute du baril sur les marchés pétroliers. Il faut pour cela décider en commun une baisse de la production mondiale. Sinon, dans un contexte de baisse de la demande, l’augmentation des stocks fera plonger encore davantage le cours.

Éco-mots

OPEP

L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) est un cartel intergouvernemental créé pour réguler la production et le prix du pétrole.

Mais coup de théâtre : le lundi 9 mars, la réunion se clôt sans accord. Moscou refuse de réduire sa production. Jusqu’alors son allié, l’Arabie Saoudite riposte pour protéger sa part de marché et augmente sa production. Le baril chute alors de 25 %, passant de 55 dollars, à 33 dollars. Pour retrouver trace d’un tel effondrement, il faut remonter aux années 1980.

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‘’Début mars, on ne connaissait pas encore toute l’ampleur des dégâts du virus’’, commente Roger Diwan, vice-président d’IHS Markit, entreprise américaine d’information économique. ‘’Les estimations étaient faussées car il n’y avait encore rien de grave en Italie et l’économie de la Chine commençait à reprendre. Personne ne prévoyait que la crise serait globale. On envisageait à l’époque une baisse de la demande de 2 millions de barils/jour. On est à moins 30 millions maintenant !".

Géopolitique énergétique

Face à cette chute, les intérêts nationaux divergent. En Russie, les revenus pétroliers ne représentent que 25 % du budget de l’Etat, contre presque 80 % en Arabie Saoudite. Pour équilibrer son budget, Moscou a besoin d’un baril entre 40 et 50 dollars. C’est 84 dollars pour l’Arabie Saoudite. La Russie peut donc jouer le baril à la baisse, quitte à étrangler son rival saoudien.

30%

En trois mois, la demande mondiale de pétrole a chuté de 30%

Surtout, le vrai rival de la Russie, ce sont les Etats-Unis. Le ministre russe de l’énergie, Alexander Novak, voit dans la crise actuelle une opportunité pour affaiblir les producteurs américains de pétrole de schiste. L’extraction de cet hydrocarbure "gazeux" coûte plus cher que son cousin "liquide". Si le baril baisse trop, fini la rentabilité de nombreux producteurs américains. D’autant plus que la demande intérieure américaine s’est effondrée avec l’arrêt de son économie, créant 10 millions de nouveaux chômeurs en deux semaines.

L’ "attaque" russe n’est pas une surprise. Le pétrole de schiste américain est une menace pour beaucoup de pays pétroliers. Depuis une dizaine d’années, son extraction a replacé les Etats-Unis en tête des producteurs d’hydrocarbures, après des décennies de règne saoudien. Les USA en exportent aujourd’hui plus qu’ils n’en importent, lui procurant ainsi un effet de levier géopolitique.
 

Une crise des prix partie pour durer

Le 9 avril, un mois après l’échec de la réunion de mars, l’OPEP + se rassemble de nouveau en visioconférence. La situation est encore plus grave. Après d’intenses débats, l’OPEP + signe "l’accord de réduction de l’offre le plus important jamais conclu’’.  Les pays membres acceptent de réduire collectivement leur production de 10 millions de b/j, environ 10 % de l’offre mondiale. ‘’Il y avait une peur réelle que sans réduction concertée de la production, les stocks mondiaux se remplissent au point de paralyser complètement le système’’, ajoute Roger Diwan. Mais pour l’analyste, la guerre des prix commencée par la Russie et aggravée par l’Arabie Saoudite n’a été finalement profitable pour aucun des deux. 

Et maintenant ? En dépit de cet accord « historique », le baril va rester déprimé selon Roger Diwan : ‘’Retrouver un baril à 70 dollars dans quelques mois, c’est utopique. Personne ne croit que l’économie reprendra au troisième ou au quatrième trimestre. Les prix pétroliers suivront la courbe lente de reprise de la demande. Il faut compter au moins deux ans pour revenir au niveau de 2019.’’

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Crédit photo : TOM BRENNER/The New York Times-REDUX-REA