Une étude récente montre que les rémunérations des dirigeants ont souvent plus à voir avec la chance qu’avec la performance.

En 2019, la rémunération moyenne des PDG des 500 plus grandes sociétés cotées aux États-Unis s’élevait à 14 millions de dollars par an. Soit une augmentation d’environ 50 % depuis 2009 alors que le salaire moyen n’a augmenté que d’un peu plus de 9 %.

En France, sur la même période, le salaire moyen dans les entreprises du CAC 40 s’accroissait de 20 %… et la rémunération des PDG de ces entreprises augmentait, elle, de 60 % !

Ces tendances, que l’on retrouve dans de nombreux autres pays, alimentent une question récurrente : les PDG méritent-ils vraiment de tels salaires ?

L’approche économique traditionnelle voit la rémunération d’un PDG comme un outil pour l’inciter à accroître la valeur de l’entreprise et donc la richesse des actionnaires.

C’est pourquoi une part importante de cette rémunération est liée aux performances de l’entreprise. Mais il faut aussi compter avec les firmes concurrentes, qui désirent attirer les dirigeants affichant les meilleurs résultats.

Le marché des PDG fonctionnerait de manière efficiente : les firmes attribuent les rémunérations les plus élevées aux PDG les plus performants.

Le hasard peut rapporter gros

Une étude menée sur un panel d’entreprises représentant près de 90 % de la capitalisation boursière aux États-Unis contredit quelque peu cette vision1.

En suivant les parcours des PDG au sein de ce panel, entre 1992 et 2018, elle met en évidence qu’un PDG bien payé est (souvent) un PDG qui a eu de la « chance ». Le secteur pétrolier fournit une illustration de ce phénomène.

Les performances des entreprises dépendent surtout du niveau du cours du pétrole fixé par l’OPEP. Les PDG du secteur devraient donc être peu récompensés pour les gains engrangés grâce à la hausse du cours du pétrole qui est un événement « chanceux » indépendant de leurs éventuels talents de manager. Ce n’est pas ce que l’on constate.

Forte de cet exemple, l’étude sur le panel d’entreprises américaines s’attache à identifier les hausses de la valeur boursière des entreprises qui dépendent uniquement des facteurs conjoncturels (à l’instar des cours du pétrole).

Ces hausses, qui relèvent de la « chance » pour les entreprises qui en bénéficient, sont ensuite mises en parallèle avec les trajectoires présentes et futures de leurs dirigeants.

Il apparaît qu’un PDG quittant une entreprise « chanceuse » est plus susceptible de cumuler à l’avenir sa fonction avec celle de président du conseil d’administration. Il apparaît aussi que la « chance » augmente nettement les rémunérations courantes des PDG mais, plus surprenant, qu’elle influence aussi positivement leurs rémunérations futures.

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En adoptant comme mesure de la chance dans une entreprise un indice des variations de sa valeur boursière purgées de l’influence de la conjoncture, le graphique montre l’association positive entre la chance dans l’entreprise de départ d’un PDG et la rémunération qu’il perçoit dans sa nouvelle entreprise.

L’étude montre également que la mobilité des PDG « chanceux » ne se fait pas vers n’importe quelle entreprise. Ces derniers se tournent plus fréquemment vers des sociétés peu couvertes par des analystes indépendants, ce qui leur permet d’échapper, au moins en partie, à une évaluation objective de leurs résultats.

Ils migrent aussi plus souvent vers des entreprises opérant dans des secteurs faiblement compétitifs où la gouvernance est plus laxiste, ce qui leur permet de vivre une situation de rentier peu favorable au développement de l’entreprise.

Gare aux superstars

Ainsi, en comparant la rentabilité des entreprises vers lesquelles migrent les PDG « chanceux » ou « malchanceux », l’étude montre qu’en moyenne, les PDG chanceux auraient plutôt tendance à dégrader la situation des entreprises qui les accueillent.

Ces dernières pâtissent d’une augmentation de leurs coûts d’exploitation, elles investissent moins que leurs concurrentes et leurs dépenses en R & D stagnent.

L’imperfection de l’information quant aux réelles qualités des postulants s’avère donc une cause importante d’inefficacité sur le marché des PDG. Les rémunérations les plus élevées ne vont pas forcément aux PDG les plus talentueux.

Les entreprises devraient se méfier des dirigeants affichant des performances mirobolantes dans leurs parcours antérieurs, ils ont peut-être simplement eu plus de chance que les autres. L’embauche d’une superstar peut finalement se révéler une très mauvaise affaire.

Quand la rémunération fluctue avec le baril

Entre 1977 et 1994, suite aux décisions erratiques du cartel formé par les pays membres de l’OPEP, le prix du baril de pétrole a connu de très fortes fluctuations et les valeurs boursières des entreprises du secteur ont étroitement épousé ces fluctuations.

Bien que le rôle des dirigeants de ces entreprises n’ait rien à voir avec ces mouvements, pendant 12 des 17 années allant de 1977 à 1994, la rémunération moyenne des PDG a varié dans le même sens que le prix du baril.2

Il a été calculé que le facteur « chance » s’avère particulièrement rentable : lorsque suite aux décisions de l’OPEP la valeur boursière d’une entreprise pétrolière augmentait de 1 % sur la période, la rémunération de son PDG augmentait de 0,35 %.

Source : 

1. “The Value of Luck in the Labour Market for CEOs”, Mario Daniele Amore et Sebastian Schwenen, VOX, CEPR Policy Portal, 9 aout 2020

2. “Are CEOs Rewarded for Luck ? The Ones Without Principal Are”, Marianne Bertrand et Sandhil Mullainathan, Quarterly Journal of Economics, 116, 2001