Sanofi, essouflé entre la course contre le Covid-19 et le scandale de la Dépakine 

En pratique

Sanofi, essouflé entre la course contre le Covid-19 et le scandale de la Dépakine 

Entre le scandale de la Dépakine et la course au vaccin contre le Covid-19, le laboratoire bleu blanc rouge peine à rivaliser avec ses concurrents des Big Pharma. La faute à une régulation du marché bien française, qui pèse sur la capacité à innover ? 

« Je ne les comprends pas. » Marine Martin, présidente de l’Association d’aide aux parents d’enfants souffrant du syndrome de l’anti-convulsivant (Apesac), mène depuis 10 ans une guerilla juridique contre Sanofi.

Les malformations et les retards de développement affectant certains enfants dont la mère prenait de la Dépakine (anti-épileptique) sont pourtant avérés. Que la multinationale française refuse de reconnaître sa responsabilité, cela reste pour elle, au-delà de l’indignation, un mystère.

Entre scandale et barrières financières

Pour l’Office national des indemnisations des accidents médicaux (Oniam), Sanofi devrait verser au moins 466 millions d’euros dans le cadre de procédures à l’amiable. Les experts de l’Onima partagent les responsabilités entre le laboratoire et l’État.

Sanofi ne veut pas verser un centime, assurant n’avoir jamais rien caché des effets secondaires de son médicament. Pour contester cette ligne de défense, plusieurs procédures sont en cours et Marine Martin a lancé sur ce dossier la première action de groupe en France dans le domaine de la santé.

« Si toutes les familles concernées prenaient part aux démarches, l’addition pourrait grimper à plus d’un milliard d’euros », estime Charles-Joseph Oudin, avocat de l’Apesac. Même dans cette hypothèse, l’entreprise dispose dans ses comptes des provisions nécessaires. Alors pourquoi ne règle-t-elle pas cette affaire rapidement ? Veut-elle protéger sa réputation ? Mauvaise méthode, car la multiplication des procédures ravive le scandale.

Et si son refus de prendre sa part de responsabilité était le symptôme d’une fragilité plus profonde ? Car Sanofi court d’autres risques.

Depuis cinq ans, son action fait du yo-yo. Après un pic à 101 euros à l’été 2015, elle a dégringolé sous les 70 euros en 2018 et n’a pas retrouvé les sommets depuis.

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Pourtant, avec l’accroissement et le vieillissement de la population mondiale, les entreprises pharmaceutiques vont avoir de plus en plus de malades à soigner. Les autres « Big Pharma », l’Américain Johnson & Johnson ou le Suisse Roche, sont mieux valorisés sur les marchés financiers.

« Le handicap de Sanofi, c’est d’être lié à la France, où le prix des médicaments est régulé, donc bridé. Les entreprises américaines, elles, ont un accès privilégié à leur propre marché, ce qui leur permet d’engranger plus de bénéfices »

Carine Milcent

Spécialiste des systèmes de santé à la Paris School of Economics.

Le marché florissant du vieillissement

Avec un chiffre d’affaires de 36,1 milliards d’euros en 2019, dont 35 % réalisés aux États-Unis pour seulement 25 % en Europe (dont 6 % en France) et 2,8 milliards d’euros de bénéfice, la troisième capitalisation du CAC 40 est bien dans la course. Mais pour attirer des capitaux, il faut rester à la pointe de l’innovation.

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Ce sont les nouveaux médicaments, protégés par un brevet, qui sont les plus rentables. Si les investisseurs ne voient rien d’intéressant dans votre « pipe-line », c’est-à-dire vos expérimentations en cours, ils vont voir ailleurs.

En 2019, Sanofi a consacré six milliards d’euros à la recherche et au développement. L’innovation se fait notamment par le biais d’acquisitions de laboratoires, en repérant les recherches les plus prometteuses et en prenant des droits avant les concurrents.

Le Dupixent, un médicament pour la peau qui vient d’être mis sur le marché et qui pourrait lui rapporter jusqu’à 10 milliards d’euros, a été développé dans le cadre d’un partenariat avec un laboratoire américain, Regeneron. En 2020, Sanofi s’est offert Synthorx pour deux milliards d’euros et Principia Biopharma, pour trois milliards.

Ces laboratoires travaillent sur les biomédicaments, un secteur qui devrait représenter 55 % du marché en 2026.

L’obsession du blockbuster

« Play to win », c’est ainsi que le nouveau directeur général de l’entreprise, Paul Hudson, a appelé la stratégie présentée fin 2019.

Pour financer l’innovation, il s’est engagé à faire deux milliards d’économie d’ici 2022, en supprimant notamment 1 700 emplois en Europe où l’entreprise emploie 45 % de ses 100 000 employés.

Il a aussi décidé d’abandonner la recherche sur le diabète et les maladies cardio-vasculaires pour concentrer les efforts sur l’hémophilie, le cancer du sein ou la sclérose en plaques. Objectif : mettre sur le marché de nouveaux blockbusters, ces médicaments qui rapportent plus d’un milliard par an au détenteur du brevet.

Il a également prévu de faire du pôle des médicaments sans ordonnance, qui commercialise notamment le Doliprane et pèse 16 % du chiffre d’affaires, une « business unit » autonome. Dans la presse financière, la possibilité d’une cession a été évoquée. L’entreprise n’a ni confirmé ni démenti.

Relocaliser le paracétamol ?

Les ventes de Doliprane, un des produits phares de Sanofi, ont augmenté de 20 % au premier trimestre 2020, tirées vers le haut par le Covid.

Son principe actif, le paracétamol, est produit en Asie, ce qui signifie que l’Europe n’est pas autonome pour se fournir : 80 % des principes actifs des médicaments vendus dans l’UE proviennent de Chine ou d’Inde.

Pour relocaliser cette production, Sanofi a présenté en février dernier le projet Pluton : il s’agit de placer six de ses usines chimiques européennes dans une nouvelle entité indépendante, dont elle ne conserverait que 30 % du capital.

Selon Sanofi, c’est la meilleure manière de faire croître cette activité, car d’autres labos européens pourraient lui passer commande. Problème : aucun investisseur ne s’est encore fait connaître pour acheter les 70 % restants.

 Une stratégie de funambule ? En tout cas une tactique audacieuse consistant à concentrer les ressources sur certains paris qui peuvent rapporter un maximum. Elle peut séduire les investisseurs.

Elle comporte aussi de grands risques, dûment répertoriés par Sanofi dans ses documents officiels. D’abord, celui de se faire griller la politesse après de longues années de recherche, puisque de nombreux labos concurrents ont choisi les mêmes cibles. Ensuite, celui de lier le chiffre d’affaires à quelques produits majeurs, qui seront concurrencés tôt ou tard par des génériques… au lieu de conserver des sources de revenus diversifiées.

Interrogé en 2015 par des journalistes de Cash Investigation sur l’augmentation des dividendes versés aux actionnaires par ses successeurs, Jean-François Dehecq, fondateur et dirigeant de Sanofi jusqu’en 2010, lâchait : « Si les entreprises, ça devient des machines à faire du fric pour les investisseurs, on est morts. » L’avertissement est toujours d’actualité.

Vaccin anti-Covid : la bataille des précommandes

C’est une polémique dont Paul Hudson se serait bien passé. Son interview de mai dernier à l’agence Bloomberg, dans laquelle il expliquait que les États-Unis seraient les premiers servis si Sanofi parvenait à mettre au point un vaccin contre la Covid, a suscité la colère en France, lui valant même une convocation à l’Élysée.

L’affaire est pourtant simple. La recherche d’un vaccin prend normalement jusqu’à 10 ans. Avec le Covid, il faut aller au plus vite en mobilisant d’importants moyens, sans aucune garantie de succès. Dès février, les États-Unis avaient payé à Sanofi un acompte de 30 millions de dollars en précommandes.

Depuis, l’Union européenne a créé un fonds d’urgence de 2,4 milliards d’euros et passé des contrats de précommande avec plusieurs laboratoires, dont Sanofi, associée à GSK pour l’occasion. Mais, un concurrent américain, Pfizer, associé au partenaire allemand BioNTech seraient prêts à dégainer plus rapidement.