Soft power chinois : dur dur d'imposer son influence quand on est un régime autoritaire

Laura Wojcik
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Quel pouvoir d’attraction et de séduction peut exercer la Chine avec son régime autoritaire encore noyauté par le Parti communiste ? La « force douce » se heurte toujours au mur de la censure.

Des vidéos de manifestants passés à tabac par des policiers en plein métro, des porte-parole arrêtés, un tir de semonce à balle réelle : les échos de la répression brutale qui sévit à Hong Kong depuis juin 2019 ne faiblissent pas. Ces manifestations pro-démocratie rappellent au monde la réalité autoritaire du pouvoir chinois, loin de l’image qu’il souhaiterait donner. Le New York Times le rappelait le 20 août dernier : « La Chine veut du soft power, mais à en juger par la propagande de Pékin, elle ne sait pas comment l’obtenir. »

La Chine en quête d’un storytelling

Le soft power, concept formulé en 1990 par Joseph Nye, professeur à Harvard, désigne la capacité d’une puissance à « pousser d’autres pays à faire ce qu’elle souhaite » parce qu’elle parvient à « faire vouloir à ces pays ce qu’elle veut ». Plutôt que d’imposer ses volontés grâce au hard power militaire ou économique, le soft power permet de faire accepter subtilement son plan. On troque missiles et déploiements militaires contre des outils plus subtils : une culture forte, des valeurs rayonnantes, une technologie de rupture, des universités de pointe, des institutions respectées.

Les 30 studios de Chinawood

Depuis 2010, la Chine produit des films à la chaîne à destination de 45 000 salles obscures et pour peser sur le cinéma mondial. Récemment, Wang Jianlin, magnat du divertissement, a posé les premières pierres de Chinawood, à Qingdao. Inauguré en 2018 à Dongyang, le méga-complexe abrite 30 studios. Le milliardaire a aussi acquis, à Hollywood, le studio Legendary Entertainment, à l’origine du film sino-américain La Grande Muraille (2017), tourné à Chinawood. Le pari de ce type d’alliance permet de produire des hits aux standards internationaux, loin des contraintes qui étouffent le cinéma domestique – en 2014, Xi Jinping évoquait la création comme un moyen de « nettoyer les esthétiques indésirables ». À rebours de films comme Adieu ma concubine (Palme d’or 1993), ce nouveau cinéma officiel, lisse et stérile, peine à époustoufler. Depuis 2016, les cinéastes ne doivent pas montrer trop de disputes, d’homosexualité ni de… fantômes. De nouvelles lignes rouges édictées par l’Administration rejettent depuis 2018 « la culture décadente ». Exit tatouages, hip-hop et boucles d’oreilles pour hommes, sous peine d’être floutés. Les cinéastes sont priés de véhiculer une « énergie positive » et de faire de leurs films des vecteurs « des valeurs reines du socialisme » : civilité, harmonie et patriotisme. Un soft power rigide et pas très drôle… contre-productif, en somme.

Dans un article de 2013, Stéphanie Balme, spécialiste de la Chine et professeure à Sciences Po, soulignait « l’impuissance paradoxale » du soft power chinois. Une conclusion qu’elle réitère six ans plus tard : « La Chine ne fait pas rêver. L’exemple absolu, c’est Hong Kong. Il n’y a pas contestation de la Chine plus forte qu’aux marges du pays, là où on devrait, au contraire, trouver des populations fascinées par leur modèle. » En 2007, l’Empire du Milieu a officiellement commencé à mettre en avant son soft power. En 2014, le nouveau dirigeant Xi Jinping a réaffirmé l’ambition d’une Chine inspirante, avec ce mode d’emploi : « Nous devons faire croître le soft power chinois, donner à voir un bon récit de la Chine et mieux communiquer les messages de la Chine au reste du monde. »

550 Instituts Confucius

Pour séduire, la deuxième puissance économique mondiale dispose d’une stratégie culturelle contrôlée et institutionnalisée. En premier lieu, son réseau de près de 550 Instituts Confucius, rattachés au ministère de l’Éducation à Pékin. En France, 14 de ces centres culturels proposent ainsi des cours d’apprentissage du mandarin, des séances de cuisine ou des leçons de calligraphie.

Autre outil d’influence plus ou moins soft : un réseau de médias disséminés dans le monde ; 170 agences de presse, deux journaux en anglais, six chaînes de télévision et une radio traduite en 38 langues. Souvent étiquetées « propagandistes », les informations issues de ces médias ne sont que très peu reprises par les médias occidentaux. Les promoteurs d’un nouveau rayonnement chinois s’appuient aussi sur une industrie du cinéma dynamique, malgré le poids croissant de la censure. Des évènements culturels et sportifs majeurs assoient épisodiquement la visibilité culturelle de la Chine.

En 2008, la cérémonie d’ouverture des JO de Pékin s’est muée en démonstration de 5 000 ans d’histoire. Au total, 4,7 milliards de téléspectateurs sont passés à l’heure pékinoise pendant la quinzaine olympique. En 2022, la capitale bénéficiera d’une autre fenêtre de visibilité lors de l’édition des Jeux d’hiver, cette fois.

Un soft power à deux vitesses

Depuis 2017 et le grand plan de montée en gamme du secteur industriel Made in China 2025, la Chine peut compter sur un autre atout : la technologie. « La Chine est perçue comme une puissance scientifique et technologique en devenir, dissèque Stéphanie Balme, cela contribue à un vrai soft power. » Prenez les téléphones Huawei. « Le fait que toute une génération ne se pose plus la question d’acheter un téléphone chinois, que la Chine soit le premier producteur mondial de panneaux solaires, qu’ils poursuivent une politique spatiale hyper ambitieuse, ou des projets de TGV, cela veut dire quelque chose », poursuit la chercheuse.

D’autant que le pouvoir chinois dégaine ces innovations en y ajoutant une note climatique : « Le Made In China 2025 se combine à une volonté affichée de respecter mieux l’environnement. » Ces efforts séduisent quelques pays partenaires de la Chine. En tête, certains territoires traversés par « les nouvelles routes de la soie ». Ce méga-projet commercial prévoit la mise en place d’une ceinture d’infrastructures terrestres et maritimes reliant la Chine, à l’Eurasie, l’Europe occidentale et l’Afrique de l’Est. C’est d’ailleurs au Kenya, pays traversé par une nouvelle ligne de train chinoise, que la Chine atteint un sommet de popularité.

« Il faut distinguer le regard occidental sur le soft power de celui des pays traversés par les routes de la soie. Eux aussi sont divisés dans leur perception, mais le modèle chinois les fait rêver parce qu’il renvoie à une idée de croissance, d’infrastructures décuplées, de puissance et de richesse », ajoute Stéphanie Balme.

Selon des chiffres du Pew Research Center collectés dans 25 pays en 2018, 45 % des personnes sondées affirment avoir une vision positive de la Chine. Car on adhère mal à une « force douce » sans pluralisme politique, sans justice transparente, sans internet ouvert ni citoyens libres. « Un régime autoritaire qui cultive son soft power ne récolte qu’un soft power de régime autoritaire et c’est contradictoire : ce n’est pas de la séduction, mais de l’imposition », conclut la chercheuse. Ce ne sont pas les activistes hongkongais qui diront le contraire.