Théorie de la poubelle : en management, les mauvaises idées ne sont pas toutes à jeter

En pratique

Théorie de la poubelle : en management, les mauvaises idées ne sont pas toutes à jeter

Quand on cherche une solution, il est parfois bon d’aller fouiner dans le dépotoir contenant celles qui ont été écartées par le passé. Le vrai leader est un expert du… recyclage de déchets.

On vous attribue un budget alors que vous n’avez pas de projet, on vous affecte une responsable de la communication interne or vous n’avez rien demandé, le directeur informatique a un plan d’action pour contrer le piratage que vous pourriez subir. Ainsi vont certaines organisations : les « solutions » arrivent avant même que les questions ne se posent ou que les besoins ne se fassent sentir.

Il est angoissant de ne pas trouver une solution, mais il est bien plus étrange d’avoir une solution à un problème qui n’existe pas. Enfin, pas encore ! Quand on évoque une prise de décision, on pense tout de suite à l’engrenage problème/identification des options/choix. Or, bien souvent, même dans le monde supposé rationnel de l’entreprise, les choses ne se passent pas comme ça.

Anarchie organisée

C’est ce qu’ont compris trois chercheurs, en menant, dans les années 70, des études sur les prises de décision dans les universités nord-américaines. Ils ont alors proposé la « théorie de la poubelle » (Garbage Can Theory) 1.

Dans ce cadre théorique, solutions, problèmes, participants et choix se côtoient sans logique ni hiérarchie, comme des déchets en vrac dans une poubelle. 

Les décisions sont alors prises ou émergent sans réelle logique et les résultats peuvent être surprenants. Par exemple, des choix sont faits en contradiction avec ce qu’aurait laissé imaginer la présence ou l’absence de tel ou tel responsable lors d’une réunion. 

Les processus sont si complexes ou si « flous » que les décideurs ne les maîtrisent pas complètement et appuient leur choix sur d’autres critères que ceux liés à leur fonction.

Si ce fonctionnement peut provoquer frustration et mécontentement, il peut aussi réserver son lot de bonnes surprises. Cette « anarchie organisée » que décrivent les chercheurs, n’est-ce pas plutôt une créativité qui alimente une forme d’intelligence collective ?

Et dans ces contextes de bouillonnement, on observe que les personnes impliquées dans la recherche de solutions vont chercher des idées, des scénarios, des propositions dans des « poubelles à solutions » qui ont été remplies, au fil du temps, de décisions possibles, mais écartées, car jugées sur le moment inadéquates, insuffisantes ou seulement moins bonnes que celles finalement retenues.

Nouveau modèle décisionnel

Dans ces moments d’urgence, d’incertitude, de réinvention, il est bien utile de pouvoir fouiller pour « recycler » une solution qui, vue sous un jour nouveau ou retravaillée, peut permettre de résoudre le problème du moment sur lequel on butait. Ce qui avait semblé fou, trop disruptif, devient la bonne solution.

La théorie de la poubelle a longtemps été associée à la sous-performance et à la désorganisation dans les périodes calmes. Mais les leaders du troisième millénaire peuvent la revisiter avec profit pour en faire un nouveau modèle décisionnel, moins logique, moins sage, mais mieux adopté à l’incertitude des grands changements.

Et puis, c’est durable : rien ne se perd, tout se transforme ! À installer d’urgence dans les entreprises : des « poubelles à solutions ».

1. “A Garbage Can Model of Organizational Choice”, M.D. Cohen, J.G. March et J.P. Olsen, Administrative Science Quarterly, 1972