Total : le géant du pétrole face au dilemme de la transition énergétique 

En pratique

Total : le géant du pétrole face au dilemme de la transition énergétique 

La major pétrolière française a difficilement engagé sa révolution climatique et promet une baisse drastique de ses émissions de CO2 à l’horizon 2050. Mais elle continue de miser beaucoup sur le gaz, ce qui pousse certaines ONG à dénoncer une transition énergétique en trompe-l’œil.

“Le monde d’après” ? L’expression agace Patrick Pouyanné, le PDG de Total. “Nous, on est dans le monde d’aujourd’hui”, rétorque-t-il si on le questionne avec trop d’insistance sur la transition énergétique engagée par le géant pétrolier, comme lors de la dernière assemblée générale.

Mais le monde d’aujourd’hui, c’était aussi cette résolution portée par 1,35 % des actionnaires représentant 11 investisseurs, dont le Crédit Mutuel ou la Banque postale. Elle exigeait que Total modifie ses statuts afin d’y inscrire l’obligation d’avoir une stratégie précise pour respecter l’accord de Paris adopté en 2015 : contenir la hausse de la température moyenne sur le globe à moins de 2 °C par rapport à l’ère préindustrielle. De la part des investisseurs, ce n’était pas un plaidoyer écolo, simplement une inquiétude pour leurs fonds. Ils expliquaient : “L’insuffisance des engagements du groupe pétrolier constitue un risque à la fois pour l’entreprise et pour ses actionnaires.”

Pollution et bénéfices monstrueux

Bien sûr, Total ne peut pas porter à elle seule le chapeau du réchauffement climatique. La taille de l’entreprise reste relativement modeste par rapport à la Saoudienne Saudi Aramco ou à l’Américaine Exxon. Reste qu’avec 442 millions de tonnes de CO2 émises en 2018, d’après ses propres chiffres, elle est le plus gros émetteur français de gaz à effet de serre.

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Deuxième capitalisation du CAC 40, elle se revendique comme une des “majors” qui se partagent le marché mondial de l’extraction d’hydrocarbures, depuis les sables du Moyen-Orient jusqu’aux glaces de l’Arctique en passant par les sables bitumineux du Canada. Fin 2019, le journal britannique The Guardian l’a épinglée comme l’une des 20 entreprises responsables d’un tiers des émissions de CO2 mondiales depuis 1965.

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Pourquoi certains actionnaires s’inquiètent-ils, alors qu’ils encaissent chaque année un dividende en augmentation constante ? Total en 2019, c’est 200 milliards de dollars de chiffre d’affaires (en recul de 10 milliards sur un an), pour un bénéfice net de 11,8 milliards de dollars. Une manne qui permet de les récompenser pour leur confiance dans l’entreprise, alors que le prix du baril est en baisse tendancielle depuis plusieurs années, entraînant dans ses fluctuations les valeurs pétrolières. Mais ceux qui mettent la pression sur l’entreprise voient plus loin.

Le marché se demande, fondamentalement, si l’activité pétrolière est durable. La question de la pérennité des compagnies pétrolières est posée”

Patrick Pouyanné

Interview au Monde

Parce que 80 % de ses bénéfices proviennent de l’exploitation des hydrocarbures, Total est à la merci d’un durcissement des réglementations visant à préserver le climat.

Total pourrait perdre la valeur de ses actifs financiers

Par exemple, un mouvement d’interdiction des véhicules à moteur thermique à travers le monde réduirait à néant la valeur de ses investissements dans les champs pétrolifères. “Les stocks d’énergie fossile que Total exploite pourraient devenir des “stranded assets”, c’est-à-dire des actifs échoués, ayant perdu toute valeur financière”, explique Aurélie Baudhuin, directrice générale déléguée du fonds d’investissement Meeschaert, qui pilotait la résolution climatique à l’assemblée générale.

Dans le monde d’aujourd’hui, la Bourse préfère les GAFAM aux majors. Patrick Pouyanné en est conscient : “[…] le marché se demande, fondamentalement, si l’activité pétrolière est durable. La question de la pérennité des compagnies pétrolières est posée”, a-t-il reconnu dans une interview au Monde. "Parmi les compagnies privées, il y aura des morts, ou tout du moins des rachats", renchérit François Lévêque, professeur d’économie à Mines-Paris Tech.

Augmentation des émissions de CO2

Total, pourtant, a engagé sa transition. En 2015, elle vendait 66 % de pétrole, 33 % de gaz et moins de 1 % d’électricité à base de gaz ou de renouvelables. En 2019, ses ventes se répartissaient entre 55 % de pétrole, 40 % de gaz et 5 % d’électricité. En 2040, son offre devrait se composer de 30 à 40 % de pétrole, de 45 à 55 % de gaz et de 15 à 20 % d’électricité. Problème : Total mise beaucoup sur le gaz naturel, alors qu’il s’agit encore d’un hydrocarbure. Si le gaz permet d’émettre moins de CO2 que le charbon ou le mazout, sa demande va décroître à partir de 2030 d’après le scénario "développement durable" établi par l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

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Les ONG accusent donc Total de mener une transition énergétique en trompe-l’œil. Pour le moment, en effet, sa production d’hydrocarbures ne cesse d’augmenter. Elle est passée de 2,3 millions de barils équivalents pétrole par jour en 2015 à un record de 3 millions en 2019. Résultat : d’après les calculs du cabinet Transition Pathway Initiative, ses émissions de CO2 ont augmenté de 8 % entre 2014 et 2018.

Total cristallise la contestation citoyenne

Covid-19 oblige, l’assemblée générale de Total s’est tenue cette année à distance. Au soulagement des salariés qui ont évité l’habituelle manifestation organisée par les ONG environnementales au pied du siège social, à La Défense. Trop riche, trop pétrolière, l’entreprise est souvent chahutée.
Elle préfèrerait que l’on parle d’elle comme du mécène principal du Louvre, au côté de la Banque de France ou encore pour le centre de recherche et développement high-tech qu’elle prévoit d’installer à côté de l’École polytechnique, à Palaiseau.
Sauf que si ce dernier projet a fait les gros titres, c’est parce que les étudiants de la prestigieuse institution ont refusé son implantation sur leur campus, y voyant une menace pour leur neutralité et leur indépendance. Le bâtiment sera déplacé de 200 mètres.

L'Accord de Paris menacé

Il est vrai que le monde actuel est contradictoire. Il consomme de plus en plus d’énergie sans trop se soucier de son origine, notamment dans les pays en voie de développement.

Selon l’AIE, qui a établi un deuxième scénario à partir des réglementations climatiques effectivement mises en œuvre sur la planète, la demande de pétrole devrait augmenter légèrement jusqu’en 2030, celle de gaz devrait augmenter fortement jusqu’en 2040, et celle de charbon devrait rester stable. Dans ce cas, l’accord de Paris ne serait pas respecté. Mais qui peut savoir si le tour de vis aura lieu ?

Tout juste un mois avant l’assemblée générale, Total a voulu faire taire les critiques en s’engageant pour la première fois à atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. Plus précisément, en s’engageant à arrêter ou à compenser toutes ses émissions de gaz à effet de serre en Europe, y compris celles de ses clients, et à les réduire de 60 % à l’échelle mondiale. La résolution des actionnaires sceptiques a été largement rejetée. Mais dès l’année prochaine, ils reprendront l’offensive. Car pour eux, Total doit dire adieu aux énergies fossiles.

Electricité : le bras de fer avec EDF

En rachetant Direct Énergie, en 2018, l’entreprise est devenue un concurrent frontal du fournisseur historique d’électricité, avec 7 % de parts de marché. Les deux groupes se positionnent sur le marché du bas carbone et cherchent à augmenter leur offre d’électricité renouvelable. En 2019, EDF a raflé l’appel d’offres pour le futur parc éolien offshore au large de Dunkerque.
La bataille s’est récemment déplacée sur un autre terrain, le prix de l’électricité nucléaire qu’EDF vend à Direct Énergie dans un cadre fixé par le législateur, l’Arenh (Accès régulé à l’énergie nucléaire historique).
À cause de la baisse de l’activité due au Covid-19, Total ne veut plus acheter les quantités prévues. Le tribunal de commerce de Paris lui a donné raison. EDF a fait appel…