La plateforme de réservation a fait rêver de nombreux investisseurs avant son introduction en Bourse. Depuis, sa valeur déraille semaine après semaine : l'action a même atteint 26 dollars le 14 novembre 2019, son plus bas niveau. Le géant des VTC est sanctionné pour l'ampleur de ses pertes, un résultat qui suscite toujours autant de doutes quant à sa capacité à être, un jour, rentable. Sans compter une réputation qui fait peur.

Uber vaut-elle 70, 100 ou 120 milliards de dollars ? C’est la question que tout le monde se posait à quelques semaines de l’introduction en Bourse de cette start-up née il y a seulement 10 ans.

Envisager de tels montants était déjà en soi extraordinaire. Le 10 mai 2019, la cloche de Wall Street a sonné et le verdict est tombé : le spécialiste du transport VTC a été valorisé 82,4 milliards de dollars, dans la fourchette basse des attentes, mais bien au-delà des premiers pas de Google en 2014 (23 milliards).

Mais, au terme de la première journée de cotation, l’action de la firme perdait déjà 7%, signe des doutes des investisseurs quant à sa capacité à générer des profits sur le long terme. Des réticences qui se confirment semaines après semaines.

Le 14 novembre 2019, l'entreprise californienne voyait son cours atteindre son plus bas historique, à 26 dollars, alors que la veille de son introduction, les actions s'achetaient 45 dollars. Comment la décision de la Cour des comptes française va peser sur le cours d'Uber en bourse ? 

La nouvelle tête pensante d'Uber

L’Amazon des transports ?

La société suscite les interrogations depuis sa création. Uber a certes officialisé son statut de reine des « licornes ». Mais elle n’aura pas levé les critiques qui pèsent sur la firme. Uber est en effet le symbole des bouleversements infligés par les entreprises du numérique à des secteurs entiers.

À tel point que l’on parle désormais « d’ubérisation » pour désigner ce type de révolution. Le géant du commerce en ligne Amazon avait mené la disruption dans le domaine de la distribution, qui s’est traduite par la fermeture en série de magasins physiques. Or Uber prétend désormais au rôle d’« Amazon des transports »…

À l’origine, la start-up n’avait pourtant pour objectif que de disrupter le marché des taxis en exploitant les possibilités offertes par les Véhicules de transport avec chauffeur (VTC). Le cœur de son modèle économique consiste à proposer à des particuliers d’utiliser leur voiture personnelle pour offrir des services de taxi, sans en supporter les contraintes (par exemple, en France, le montant d’une licence – autour de 200 000 euros).

Uber dispose aujourd’hui de plus de 3,9 millions de « chauffeurs partenaires » dans le monde, dont aucun n’est salarié. C’est pourtant la société qui fixe le tarif de courses, ce qui lui permet de casser les prix.

75 millions de clients dans 600 villes

À cet atout tarifaire, Uber ajoute son appli de mise en relation géolocalisée qui permet de commander instantanément une voiture, où que l’on soit. Plus besoin de faire la queue à une station ou de s’échiner à héler d’éventuels taxis en maraude ! Sans oublier des petits plus comme une bouteille d’eau gratuite… ou la courtoisie du chauffeur, celui-ci étant soumis à notation.

Cette formule magique permet à Uber de séduire 91 millions d’utilisateurs par mois dans 63 pays et 700 villes du monde (données publiées par Uber en décembre 2018). Chaque jour, elle réalise 14 millions de trajets sur lesquels elle prélève une commission d’environ 25 %. Elle est l’incontestable n°1 mondial de ce marché.

Uber en chiffres (en milliards de dollars)

Le parallèle avec Amazon n’a rien d’innocent à la veille d’une introduction en Bourse. Car la firme en ligne est connue pour avoir privilégié pendant des années la croissance au détriment des bénéfices.

Pour Uber, se placer sous un tel parrainage vise à faire accepter le fait qu’elle n’a jamais dégagé le moindre profit depuis sa création. Problème, ses pertes en 2019 atteignent 8,5 milliards de dollars. Après un déficit de 4,5 milliards en 2017, 3,3 milliards de dollars en 2018 ! La firme vise tout de même la rentabilité à la fin de l'année 2020. 

Un marché hyper concurrentiel 

Comment est-il possible de perdre des sommes aussi abyssales ? D’une part, les implantations à l’échelle mondiale coûtent cher. Mais surtout, Uber casse les prix pour éradiquer la concurrence. Elle ne couvre donc pas ses propres coûts. Or ceux-ci ne semblent pas près de se réduire.

Si le montant des courses croît toujours très vite – notamment en raison du dynamisme du service de livraison de repas Uber Eats –, la progression des commissions, le revenu net d’Uber, a considérablement ralenti.

Le marché du VTC est hyper concurrentiel. Aux États-Unis, l’américain Lyft a conquis des parts de marché face à Uber, pour atteindre 30 % à 39 %, selon les sources. Mais Lyft, qui s’est introduite en Bourse en mars 2019, perd aussi énormément d’argent.

Bad boy 

Elle surfe sur la mauvaise réputation sociale d’Uber, y compris de multiples affaires d’agressions sexuelles impliquant des chauffeurs insuffisamment contrôlés. Sans compter les frasques du cofondateur et ancien P.-D.G. Travis Kalanick – dont des accusations de harcèlement – qui lui ont valu d’être remplacé en 2017 par Dara Khosrowshahi.

Comparaison des parts de marché aux États-Unis avec Lyft, le principal concurrent d'Uber

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Un modèle économique menacé

Uber est loin d’en avoir fini avec la menace réglementaire. Si elle a profité au départ du flou juridique entourant l’activité des plateformes numériques, la voilà rattrapée par les procès intentés par les taxis traditionnels et les autorités publiques de plusieurs pays.

De nouvelles contraintes mises à son activité l’ont d’ailleurs conduite à quitter certaines villes, comme récemment Barcelone, voire des pays entiers, comme le Danemark. New York vient enfin d’imposer un salaire minimum applicable aux chauffeurs de VTC, ce qui pourrait inspirer d’autres villes américaines.

Mais plus fondamentalement, Uber voit le cœur de son modèle économique remis en cause via les actions engagées par des chauffeurs pour faire requalifier en contrat de travail le contrat commercial les liant à Uber. La Cour de cassation a statué ce 4 mars 2020 : Uber et un chauffeur sont lié par de la subordination qui justifie un contrat de travail. Le statut d'indépendant n'est alors "que fictif". L'Etat américain de Californie était arrivé au même constat en septembre 2019, il a fini par contraindre le géant des VTC à salarier ses chauffeurs. 

Des taxis volants en 2023 ?

Des taxis volants en 2023

Uber voudrait disposer à terme d’une flotte de robots-taxis… et se passer des chauffeurs humains qui posent tant de problèmes. Mais sur ce sujet, l’entreprise est plutôt en retard par rapport aux nombreux prétendants qui visent ce marché, parmi lesquels le leader Google qui l’a fait condamner pour vol de technologie. Autre déboire : la start-up a été contrainte de suspendre ses tests de voiture autonome après un accident mortel en Arizona. Uber développe également des drones pour livrer des repas par la voie des airs en moins d’une demi-heure. Encore plus fort, Uber affirme pouvoir mettre en service ses premiers taxis volants autonomes en 2023. Mais, au regard de l’historique de l’entreprise, il n’est pas interdit de douter…