Une vallée et ses usines solidaires face à la concurrence mondiale

En pratique

Une vallée et ses usines solidaires face à la concurrence mondiale

La vallée de l’Arve accueille une forte densité d’entreprises de la même filière industrielle. Pour faire face aux conséquences économiques de la pandémie, elles suspendent la concurrence pour innover collectivement. Et l’État leur donne un sérieux coup de pouce.

Dans cette vallée nichée entre le massif du Mont-Blanc et le lac Léman, la pandémie a plombé le moral des chefs d’entreprise, déjà aux prises avec le ralentissement du marché automobile mondial.

Ici, les 450 entreprises du décolletage – une technique d’usinage de précision – sont en majorité des sous-traitants dans les chaînes d’approvisionnement de l’automobile et de l’aéronautique.

L’année 2020 pourrait être dramatique pour ces industriels dont certains dépendent presque en totalité de ces marchés.

Des acteurs proches géographiquement

DVF Décolletage est une des plus petites entreprises de la vallée. Depuis quatre ans, elle croissait de 20% par an. Les deux frères copropriétaires, Martial et Vincent Valero, fourmillent de projets pour booster la productivité et la qualité, mais le chiffre d’affaires de la PME dépend à 40% des grandes marques du secteur automobile.

Alors, quand la pandémie a frappé, elle a gelé tous les investissements. « On ne pouvait pas savoir combien de temps ça allait durer », explique Vincent Valero.

Printemps 2020. Les industriels de la vallée de l’Arve prennent de plein fouet les mesures sanitaires et s’angoissent sur leurs carnets de commandes. Ils se parlent sur les réseaux sociaux et comprennent vite qu’il n’existe qu’une solution, la solidarité.

Les deux frères viennent en aide à un confrère dont la production est fortement ralentie, car il manque de personnel. Ils lui « prêtent » des techniciens. La filière se mobilise. Des visioconférences font circuler les informations. Les entrepreneurs sont assidus, ils se connaissent tous. Certains ont déjà formé des Groupements d’intérêt économique (GIE) pour aller décrocher ensemble des marchés.

Dans son malheur, la filière a de la chance: dans un pays où tout est centralisé à Paris, le Syndicat national du décolletage (SNDEC) est domicilié à Cluses. Il faut dire que 72% des acteurs de la filière sont de la vallée: 8 000 salariés avec, pour chaque emploi direct, trois emplois indirects.

Garder les commandes dans le bassin

Les uns et les autres sont à la fois clients, fournisseurs, partenaires et bien sûr, concurrents.

Maxime Thonnerieux, directeur du SNDEC, explique ce paradoxe de l’écosystème : « Au quotidien et en temps normal, ils sont en compétition et pourtant, ils ont bien compris la force du collectif pour défendre chaque entreprise. Quand il y en a une qui perd un marché, c’est le plus souvent au bénéfice d’un concurrent étranger et il est très difficile de ramener ensuite ce marché en France. L’objectif commun, c’est de garder coûte que coûte les commandes sur le bassin local. »

Heureusement, le maillage serré de l’industrie du décolletage lui permet une grande réactivité, surtout si l’État y met du sien. Pour une TPE ou une PME, le traitement d’un appel à projets peut ressembler à un parcours d’obstacles.

C’est moins le cas ici. Déjà, lors de la crise financière de 2008, la filière avait plaidé et obtenu de l’Élysée des plans de formation, ce qui lui avait permis de ne pas mettre les employés au chômage. Cette année, l’État a réservé à la filière des appels à projets dans le cadre de son plan de relance.

La vallée a saisi la balle au bond. Elle accueille près de 10% de l’ensemble de tous les lauréats du fonds de soutien aux investissements de modernisation de la filière automobile. Le fonds a octroyé 70 millions d’euros à 85 entreprises depuis le mois de juin.

Quatre ans de gagnés

Chez DVF Décolletage, les frères Valero prennent connaissance de cet appel à projets en juin. Ils demandent une aide pour des investissements totalisant 630 000 euros.

Leur projet : équiper l’usine en machines de ravitaillement automatiques pour améliorer la productivité et éviter au personnel de porter des charges lourdes.

L’installation doit aussi être dotée d’un système de filtration de l’air, d’un système de suivi de la production et de qualité en temps réel, sans oublier une machine à trier 10 000 pièces à l’heure, qui utilise une caméra.

Avec tout ça, DVF Décolletage deviendrait plus compétitif, pourrait proposer des prix plus attractifs et se hisser vers des normes de qualité plus poussées.

« L’idée est de se mettre au niveau des exigences des clients pour conserver des marchés, mais aussi pour en gagner d’autres, explique Martial Valero. L’automatisation nous fera gagner en productivité et nous permettra de nous attaquer à des marchés plus gros, nous pourrons rivaliser avec les fabricants asiatiques»

Leur projet est retenu et les deux frères apprennent qu’ils toucheront une subvention de 510 000 euros, soit plus de 80% de l’investissement total. Cela leur fait gagner des années. Vincent Valero, qui misait avant sur l’horizon 2025, jubile: « D’ici juin 2021, tout sera mis en place. »

De la vis au masque

Savoy International est un décolleteur d’une tout autre taille, avec ses 1200 salariés en France et à l’étranger. En six mois, il est devenu un géant de la fabrication de masques chirurgicaux en France.

Au lendemain de l’annonce du premier confinement, une équipe de travail se forme dans l’entreprise, qui réalise habituellement 70% de son chiffre d’affaires auprès de l’industrie automobile.

Entreprise Savoy International

Le décolleteur Savoy International est devenu un géant de la fabrication de masques chirurgicaux

Objectif : prendre part à la lutte contre la pandémie. Leur culture industrielle les oriente vite vers les masques. Problème : le temps presse, mais ils ne possèdent pas les machines nécessaires. Ils appellent à l’aide les autres entreprises de la vallée.

Plusieurs d’entre elles répondent immédiatement et envoient des ingénieurs et des techniciens qui forment l’équipe. Chacun apporte ses compétences, ses réseaux, et contribue au projet en mode innovation ouverte.

L’enthousiasme est au rendez-vous. « Les collaborateurs ont trouvé du sens dans ce projet, témoigne Arthur Allamand, le directeur marketing, en un mois, on est passés de “on ne sait pas faire” à “on sort un masque” ». La production commence le 25 avril.

Aujourd’hui, Savoy International produit 1,1 million de masques par jour. C’est l’un des plus importants fabricants de masques chirurgicaux en France et un des fournisseurs de Santé publique France.