Vaccins et Covid-19 : des négociations à l'avantage des labos 

En pratique

Vaccins et Covid-19 : des négociations à l'avantage des labos 

Il est encore trop tôt pour déterminer avec exactitude les bénéfices que les vaccins vont générer pour l’industrie pharmaceutique, mais on sait déjà que les gouvernements ont dépensé au moins 93 milliards d’euros en vaccins et médicaments en 2020.

Depuis un an, la pandémie de Covid-19 met les systèmes de santé et les économies à rude épreuve. Plus de deux millions de personnes sont décédées de la maladie (au 1er février 2021), des millions ont perdu leur emploi et basculé dans la pauvreté. Face à la catastrophe, une lueur d’espoir : la vaccination.

Dès janvier 2020, des scientifiques ont commencé à chercher des solutions pour nous immuniser. À peine quelques mois plus tard, les premières injections ont débuté.

Développer un vaccin en temps normal : 7 à 10 ans en moyenne

Comment les laboratoires ont-ils pu mettre au point ces nouveaux vaccins en moins d’un an ? Outre les connaissances scientifiques et les innovations technologiques, une partie de la réponse tient en un mot : "budget". Pfizer, Moderna, Sanofi et leurs concurrents ont vu leurs recherches s’accélérer grâce à un soutien financier sans précédent de la part des autorités publiques et de philanthropes privés.

Face aux pertes en vies humaines et au ralentissement économique, les États, après un rapide calcul coût/bénéfice, ont accepté de dépenser des sommes gigantesques pour en finir avec la pandémie.

Dès mars 2020, l’État français a débloqué 50 millions d’euros dans le cadre d’un fonds d’urgence pour soutenir la communauté scientifique. L’Union européenne, elle, a versé 450 millions d’euros en faveur de projets de recherche pour lutter contre le Covid-19 et a consacré une enveloppe totale de 2,15 milliards d’euros pour obtenir rapidement des vaccins.

Cette négociation est d’une ampleur inédite.

Carine Milcent,

Chercheuse au CNRS et professeure associée à la Paris School of Economics

Aux États-Unis, le département américain de la Santé a débloqué 11 milliards de dollars dans le cadre de l’opération "Warp Speed" – vitesse de l’éclair, en référence à la série Star Trek – pour obtenir des vaccins au plus vite.

Anticiper la production

Ce budget a permis aux laboratoires – leaders comme PME – d’accélérer fortement leur processus de recherches. Hors période de pandémie, un laboratoire ne prend pas le risque financier de mener plusieurs phases de développement en parallèle, il attend la validation de chacune pour passer à la suivante. Mais ici, les milliards des États ont permis d’anticiper la production, avant même l’autorisation de mise sur le marché.

Une fois les premiers vaccins disponibles, les pouvoirs publics investissent dans l’achat de doses pour leurs concitoyens. En Europe, la négociation a été menée directement au niveau de l’Union européenne, bien que chaque pays demeure souverain dans ses choix : la promesse de grands volumes de commandes, à l’échelle continentale, est un argument de poids pour négocier les prix avec les laboratoires.

« Au niveau de l’Agence européenne des médicaments (EMA), cette négociation est d’une ampleur inédite », souligne Carine Milcent, chercheuse au CNRS et professeure associée à la Paris School of Economics. L’EMA a négocié pour le compte de 400 millions d’Européens.

À lire : Qu'est-ce que l'Agence européenne du médicament ? 

Omerta sur les coûts de production

Par contrat, les représentants de la Commission européenne se sont engagés auprès de l’industrie pharmaceutique à ne pas rendre publics les prix négociés. Toutefois, des informations ont fuité. 

D’un point de vue économique, le contexte de négociation est très fortement favorable aux laboratoires. Il y a seulement quelques offreurs, les laboratoires ayant un vaccin disponible ou quasi-disponible, et de nombreux demandeurs (les États) qui, eux, subissent une très forte pression sociale de la part de millions de citoyens.

Carine Milcent,

Chercheuse au CNRS et professeure associée à la Paris School of Economics.

En décembre dernier, la secrétaire d’État belge au Budget a divulgué dans un tweet le prix unitaire de doses de vaccins négociés par la Commission européenne. Le tableau confidentiel présentait les montants suivants : 1,78 euro la dose du vaccin d’AstraZeneca, 6,93 euros la dose de celui de Johnson & Johnson, 7,56 euros pour celle proposée par Sanofi/GSK, 10 pour CureVac, 12 pour Pfizer/BioNTech et 14,68 euros pour Moderna.

« Ces prix me semblent très élevés par rapport aux coûts de production supposés et à mon avis, le tarif négocié avec AstraZeneca est le plus transparent par rapport aux coûts et marges réelles, bien qu’il y ait des différences de technologies à prendre en compte », juge Claire Chaumont, enseignante en santé publique à Harvard.

Contactés, tous les laboratoires refusent de communiquer leurs coûts précis de production. Pfizer indique seulement qu’« environ 17 000 collaborateurs sont mobilisés sur l’ensemble des activités liées au vaccin contre le Covid-19 ».

« D’un point de vue économique, le contexte de négociation est très fortement favorable aux laboratoires. Il y a seulement quelques offreurs, les laboratoires ayant un vaccin disponible ou quasi-disponible, et de nombreux demandeurs (les États) qui, eux, subissent une très forte pression sociale de la part de millions de citoyens », décrit Carine Milcent. 

En Chiffres

200

millions de doses précommandées en France.

D’autant qu’un vaccin est loin d’être un produit comme un autre. « Les industriels doivent bien sûr couvrir leurs coûts de recherche et développement, de production, de distribution, de lancement sur le marché… mais en général, le choix du prix du vaccin n’a pas forcément grand-chose à voir avec tout ça, décrypte Claire Chaumont. Il est fixé en fonction de la demande, donc en fonction des alternatives disponibles sur le marché, de leurs propres prix ». Et cette demande est bien plus forte que pour un médicament ou un vaccin ordinaire. 

La France a, par exemple, déjà précommandé 200 millions de doses, qu’elle recevra au cours de l’année 2021. « Dans le cas du Covid, les conséquences économiques sont telles que les États prennent des décisions d’achat non seulement en fonction du bénéfice économique attendu pour leur système de santé, mais aussi en fonction de l’impact global sur l’économie du pays et les bénéfices sociétaux attendus », poursuit Claire Chaumont.

Logistique de précision

Ces doses produites, les États devront en financer le stockage et l’acheminement : acheter des congélateurs de conservation, payer les sociétés de transport spécialisées, etc. Le coût de la logistique s’ajoute aux milliards déjà dépensés.

« En général, le coût logistique moyen d’un produit est compris entre 8 et 15 % du prix final. Mais comme dans le cas des vaccins, on ne connaît pas encore précisément les volumes et les contraintes, il est difficile d’avancer un coût global précis », souligne Aurélien Rouquet, professeur de logistique à la Neoma Business School.

Selon lui, « la plus grande difficulté, dans le cas des vaccins contre le Covid-19, c’est la synchronisation à la fois du transport et du stockage alors qu’on ignore encore le nombre de personnes exactes qui souhaitent être vaccinées et combien de professionnels de santé pourront y prendre part ».

En Chiffres

1,5 milliard

en euros, le budget lié à la vaccination en France.

La France, comme la Belgique ou le Japon, a pris la décision de supporter à 100 % les coûts des doses pour les proposer gratuitement à ses citoyens. Dans son projet de loi de financement de la Sécurité sociale, voté cet automne, le gouvernement français a prévu une enveloppe de 4,3 milliards d’euros pour faire face à la crise sanitaire en 2021 dont 1,5 milliard pour couvrir les coûts liés à la vaccination. Un budget que certains observateurs estiment déjà sous-évalué.