Alimentation : l'agriculture biologique peut-elle nourrir la planète ?

En pratique

Alimentation : l'agriculture biologique peut-elle nourrir la planète ?

L’agriculture biologique est souvent accusée de ne pas pouvoir nourrir une population mondiale croissante. Techniquement, elle pourrait relever ce défi, mais culturellement, cela impliquerait des transformations profondes dans les champs et les assiettes.

Les chiffres de la Food and Agriculture Organization (FAO), publiés dans un rapport en 2009, donnaient déjà le vertige : la production alimentaire devra augmenter de 70 % d’ici à 2050 si on veut nourrir les 2,3 milliards d’êtres humains supplémentaires. 

En parallèle, conséquence du réchauffement climatique, les surfaces de terres cultivables vont se réduire. « La seule zone que l’on pourrait gagner, c’est le nord de la Sibérie russe. Mais il faudrait déboiser beaucoup et ce sont des terres peu fertiles », estime Christian Huyghe, directeur scientifique agriculture de l’Institut national de recherche agricole (Inrae).

Produire plus sur moins de surface : l’équation semble de prime abord incompatible avec l’agriculture bio. Son cahier des charges lui interdit en effet d’utiliser des pesticides, des engrais de synthèse et des OGM, afin de préserver la santé humaine, l’environnement, la biodiversité et le bien-être animal.

Le bio est donc moins productif. Ses rendements en production végétale sont en moyenne inférieurs de 20 à 25 % par rapport à l’agriculture conventionnelle, d’après deux études internationales publiées en 2012, l’une par le Néerlandais Tomek de Ponti, l’autre par la Canadienne Verena Seufert.

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Ces chiffres sont l’argument numéro un de ceux qui affirment que le bio ne peut nourrir la planète.

Gaspillage astronomique

Pour Marc Benoît, agroéconomiste à l’Inrae, ce raisonnement repose sur des critères obsolètes. Il ne prend pas assez en compte la nécessité de protéger l’environnement, la santé publique et l’emploi.

En plus, ces calculs forment l’hypothèse que les comportements ne changeront pas, pointe Christian Huyghe : « On ne peut pas dire : je mangerai pareil et le bio produira ce qu’il me faut. Nous devons progresser. » 

Pour imaginer l’agriculture du futur, « il existe trois données clés, renchérit Marc Benoît : l’évolution des régimes alimentaires, la réduction du gaspillage alimentaire et l’amélioration des rendements du bio ».

À l’échelle mondiale, pertes et gaspillage alimentaires sont astronomiques. La FAO les chiffre annuellement à 30 % de la production totale de céréales, 40 % à 50 % des tubercules, fruits et légumes, 20 % des oléagineux (soja, colza…), des viandes et des produits laitiers.

Aujourd’hui, le bio est une réalité encore modeste. Les surfaces cultivées en bio représentaient 8,5 % de la surface cultivable en France en 2019, 7,6 % en Europe (2018) et 1,4 % dans le monde (fin 2017).

Des chiffres à relativiser, car dans de nombreux pays, en Afrique par exemple, les techniques de culture traditionnelles sont proches du bio (car sans intrants – éléments dans le processus de production – de synthèse), mais elles sont non certifiées et donc pas prises en compte.

Et la PAC dans tout ça ?

Entre 2014 et 2020, les agriculteurs européens ont reçu 411 milliards d’euros de l’Europe, dans le cadre de la Politique agricole commune – 6,4 milliards d’euros ont été consacrés au bio.

Le cadre définissant les conditions pour obtenir les subventions est pluriannuel. Actuellement, les discussions sont en cours pour préciser l’organisation de la PAC 2021-2027.

Un volet vert est prévu, par exemple pour les pratiques agricoles favorisant la biodiversité. En mai 2020, la Commission européenne a annoncé ambitionner 25 % de surfaces bio d’ici à 2030.

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Le rendement par la biodiversité

Pour Marc Benoît, l’agriculture biologique a évidemment de gros progrès à faire en termes de productivité : « Il faut réduire l’écart de rendement moyen avec l’agriculture conventionnelle. » 

La recherche agricole planche sur le sujet, et certaines pistes sont prometteuses. « Il faut mettre au point des variétés plus adaptées, inventer des mélanges de variétés, produire un nouveau matériel et allonger les rotations », illustre Étienne Gangneron, vice-président en charge du dossier bio à la FNSEA, syndicat agricole majoritaire en France, et lui-même installé en polyculture-élevage bio depuis 1998.

Pour Philippe Camburet, secrétaire national en charge des grandes cultures à la Fnab, l’association des producteurs bio, « on pourra augmenter les rendements quand on aura regagné de la biodiversité. Certaines cultures sont très diminuées par le manque de pollinisateurs ».

Objectif : 92 g de viande par personne et par jour

Mais même si les rendements augmentent, le contenu de l’assiette des consommateurs devra évoluer.

L’enjeu, c’est la viande. Faire moins d’élevage permettrait de consacrer des terres à l’alimentation humaine. 

« Là où les sols sont labourables, il faut cultiver à nouveau pour les humains », estime Marc Benoît. Alors, tous végétariens ? « Pas besoin d’aller jusque-là », répond Christian Huyghe en évoquant les travaux de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). 

En 2018, Xavier Poux et Pierre-Marie Aubert ont réalisé un scénario prospectif (TYFA). Leur étude montre qu’il est possible de nourrir 530 millions d’Européens en 2050 avec une agriculture agroécologique dont les rendements seraient ceux de la bio, mais avec 40 % de tonnages de produits animaux fabriqués en moins.

Ce qui impliquerait une révolution de la consommation : un apport moyen de 92 g de viande par jour et par personne en 2050, contre 173 g en 2010.

C’est sans doute envisageable en Europe, où les citoyens sont conscients de la nécessité de réduire la part de produits carnés.

Mais quid des pays émergents où l’urbanisation et l’ascension des classes moyennes s’accompagnent d’une poussée de la consommation de viande ? Le bio n’est pas une priorité.

Actuellement, par exemple, la Chine ne possède que trois millions d’hectares certifiés bio, soit 0,61 % de sa surface agricole.

Moins d’élevages, mieux répartis

Même en France, où l’appétence pour les produits bio ne cesse de croître, généraliser l’agriculture bio poserait de nombreux problèmes.

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Pour Marc Benoît, deux prérequis pour se nourrir de bio : moins d’élevages mais mieux répartis sur le territoire.

En France, cela voudrait dire : moins dans l’Ouest, plus dans le bassin parisien. C’est logique : interdit d’engrais de synthèse, le bio a besoin des fertilisants organiques issus des animaux. Reste à obtenir l’accord des riverains pour implanter de nouveaux ateliers de productions animales. 

Étienne Gangneron soupire : « Même un élevage de poulets bio, c’est parfois impossible. » Si on disperse les élevages, il y aura un sujet, car les industries agroalimentaires sont concentrées autour des zones d’élevage. 

« La dispersion leur poserait des problèmes en termes de productivité », reconnaît Marc Benoît. Déménager la production n’est pas simple, délocaliser toute une économie régionale serait socialement et politiquement risqué.

Intégrer les coûts cachés

Le bio, c’est aussi plus de main-d’œuvre, par exemple pour le désherbage en maraîchage. « Les conditions sont dures, pour une rémunération faible, qui voudra produire bio en France ? », pointe Étienne Gangneron. Philippe Cambuset est plus optimiste : « La question de la main-d’œuvre se résoudra par des équipements mieux adaptés. » 

Mais celle du prix payé au producteur demeure, avec son corollaire, le prix que le consommateur est prêt à verser. Pour Philippe Cambuset, les solutions sont multiples : les ménages doivent accepter de consacrer un budget plus important à l’alimentation, la valeur au sein des filières doit être mieux répartie et puis on a besoin de formes de commercialisation alternatives, à circuits courts, qui se sont d’ailleurs beaucoup développées pendant le confinement.

Marc Benoît ajoute : « Mais au fond, quel est le vrai prix des produits agricoles ? On compare le bio au conventionnel en euros, mais dans le conventionnel, qui prend en compte le coût pour la société des externalités négatives pour la santé et l’environnement ? » 

Il faudrait par exemple intégrer celui de la dépollution de l’eau contaminée par les pesticides. En 2019, l’Ademe a rendu un rapport sur la manière d’intégrer le coût des externalités environnementales dans les marchés publics alimentaires. Il est désormais possible de les additionner comme une donnée financière.

Peut-être qu’alors, le bio ne semblera plus si cher.

Des revenus maintenus

Le bio consomme moins d’intrants que l’agriculture conventionnelle et sa production est moindre. Il devrait donc générer moins d’activité économique en amont et en aval des fermes.

Pour étudier ce postulat, Nadège Garambois, enseignante-chercheuse à AgroParisTech, a étudié des élevages de l’Ouest fonctionnant avec un système proche du bio.

Ses résultats montrent que, sur de plus faibles surfaces, les revenus par actif sont égaux ou supérieurs à ceux des autres élevages bovins de la région.

À surface égale, cela a permis de maintenir davantage d’emplois agricoles. Au final, les revenus agricoles créés dépassent les pertes de revenus en amont et en aval. En outre, l’État a versé moins de subventions. Le bilan est donc globalement positif.