Auto, BTP... Le chanvre, une filière prometteuse

En pratique

Auto, BTP... Le chanvre, une filière prometteuse

Le Cannabis sativa L, ou chanvre, sert à concevoir des briques, des isolants et des tableaux de bord. La France, premier producteur européen de cette plante polyvalente, frugale et facile à cultiver, affronte des concurrents redoutables.

Un village olympique en paille de chanvre. L’idée n’est pas si folle. Pour tenir l’engagement d’organiser des Jeux Olympiques bas carbone à Paris, en 2024, la Solideo (société de livraison des ouvrages olympiques) dispose d’un atout : le chanvre. Moins polluant et plus durable, ce matériau biosourcé est en concurrence avec la laine de verre pour isoler les futurs bâtiments réservés aux athlètes en Seine-Saint-Denis.

C’est ce qu’on appelle une consécration pour cette plante plus connue par sa feuille en étoile, symbole du cannabis. La variété utilisée dans le bâtiment est cultivée légalement, car son taux de THC (tétrahydrocannabinol, molécule active sur le psychisme) est inférieur à 0,2 %. Aucun risque, donc, de perdre la tête.

À lire : Cannabis : "Pour éliminer le marché noir, il faut faire confiance au consommateur."

En réalité, le chanvre est une vraie mine végétale. Avec une histoire fabuleuse. Pendant des siècles, ses fibres ont servi à fabriquer les cordages et les voiles des bateaux, les vêtements, et même… le papier de la Bible. Les graines, que les gourmets redécouvrent aujourd’hui, étaient pressées pour faire de l’huile. Au début du XXe siècle, le coton, plus facile à transformer s’est imposé, tout comme la pâte à papier et le Nylon. La culture du chanvre est tombée en désuétude.

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Source : FAO stat

Dans le tableau de bord de la Zoe  

À partir des années 90, les agronomes ont redécouvert Cannabis sativa L. et sa capacité à pousser jusqu’à trois mètres de haut, en quelques mois, sans engrais, sans pesticides et presque sans irrigation. Garanti sans OGM, le chanvre répond aux promesses du développement durable.

Selon Nathalie Fichaux, directrice du syndicat professionnel InterChanvre, « c’est un puits de carbone qui capte 15 tonnes de CO2 par hectare et par an ». Cet oléagineux est utilisé en rotation avec les céréales, pour rompre le cycle des maladies et des mauvaises herbes. Aujourd’hui, l’Hexagone est le premier producteur européen avec 17 900 hectares cultivés en 2019 par 1 400 agriculteurs dans tout l’arc ouest, nord et est du territoire.

En Chiffres

10 %

par an à l’horizon 2025 : les perspectives de croissance de la filière chanvrière

Cette filière, encore modeste, mais solide, est organisée autour d’une dizaine de groupes appelés chanvrières (La Chanvrière de l’Aube, Cavac, Planète Chanvre, Eurochanvre…) qui transforment une première fois plus de 80 000 tonnes de végétal en fibre ou en granulats. Ces matières premières deviennent ensuite des briques et des isolants pour le BTP.

Les perspectives de croissance sont estimées à 10 % par an à l’horizon 2025. Associées au polypropylène, elles constituent des bioplastiques adaptés aux tableaux de bord ou aux renforts de portières de voitures. Même si la crise frappe le marché automobile, l’usage des biomatériaux devrait croître de 15 % à 20 % ces cinq prochaines années.

Philippe Guichard, président de la coopérative Interval située à Arclès-Gray (Haute-Saône), près de Dijon, est à l’origine d’APM, une co-entreprise créée en 2015 avec le sous-traitant automobile Faurecia.

« Le grand public l’ignore, assure avec fierté le Bourguignon. Mais des tableaux de bord composés de 20 % de chanvre équipent les modèles Zoe et Megane de Renault. » Plus légers, ils contribuent à réduire le poids de véhicules qui deviennent ainsi moins gourmands en carburant. Ces pièces sont aussi plus faciles à recycler.

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Source : Interchanvre.org

Qualités thermiques et acoustiques

Conquérir le monde du bâtiment s’avère plus complexe. Pour contrer le lobby du béton, le chanvre joue à fond la carte de l’écologie. Mettre en avant les qualités durables et non polluantes exige du temps. Heureusement, le chanvre profite depuis juillet 2019 du dispositif Éco-énergie tertiaire, qui impose aux constructeurs la neutralité carbone d’ici 2050 pour les immeubles de plus de 1 000 m2.

Si cette plante miracle « verdit » l’immobilier, elle est aussi appréciée pour les performances thermiques et acoustiques. Persuadée que l’avenir s’annonce radieux, La Chanvrière de l’Aube, près de Troyes, vient d’investir 20 millions d’euros pour doubler ses capacités de production. Pour autant, la filière attend avec impatience les arbitrages de l’État et de l’Europe. « La culture du chanvre est éligible dans le cadre de la transition écologique, assure Nathalie Fichaux. Nous espérons un coup de pouce du gouvernement dans le cadre du plan de relance agricole doté de 1,2 milliard d’euros. »

Pour le centre de recherche Fibres recherche développement (FRD), le plan de relance donne un coup d’accélérateur : « Nous avons obtenu un financement de 1,4 million d’euros pour travailler sur la maîtrise des odeurs des matériaux végétaux et sur la fin de vie du béton de chanvre en partenariat avec l’Ademe [Agence de transition écologique, NDLR] », témoigne Pierre Bono, directeur de FRD, labellisé par le ministère de la Recherche.

L’exigence est identique à l’égard de la Politique agricole commune 2021-2027. Cette nouvelle PAC en cours de négociation favorise les cultures économes en produits phytosanitaires comme le chanvre. « Le futur système de paiement pour services environnementaux ou PSE devrait inciter les agriculteurs à privilégier des plantes capables de stocker un maximum de CO2 et de préserver la biodiversité. Cela pourrait bénéficier au chanvre », confirme Romain Debref, enseignant-chercheur spécialisé dans la bioéconomie à l’université de Reims Champagne-Ardenne. 

Quand la Chine déferlera 

Les aides européennes seront précieuses pour affronter la concurrence de la Chine qui consacre déjà 66 700 hectares de terre à la culture du chanvre. Le pays de Xi Jinping devance les États-Unis (59 400 hectares) et le Canada (44 000 hectares) qui produisent essentiellement du cannabis récréatif – interdit dans l’Hexagone – pharmaceutique pour soulager les patients, ainsi que des graines pour l’alimentation. Pas de quoi inquiéter les chanvrières tricolores.

La Chine, en revanche, cible le textile et la construction, deux « spécialités » françaises. « Ce n’est qu’un début », s’inquiète Nathalie Fichaux, directrice du syndicat professionnel InterChanvre. « L’Empire du Milieu compte passer à 1,5 million d’hectares d’ici 2025 avec la volonté de dynamiser les exportations de fibres qui ne seront pas produites avec des normes aussi exigeantes que chez nous.»

En réaction, Interchanvre a conçu un label Chanvre de France pour garantir la traçabilité de la matière première aussi bien aux industriels qu’aux consommateurs.