Contre le bitcoin trop polluant, verra-t-on une cryptomonnaie verte ?  

En pratique

Contre le bitcoin trop polluant, verra-t-on une cryptomonnaie verte ?  

Le bitcoin est trop énergivore, a jugé Elon Musk sur Twitter à la mi-mai. En s'exprimant ainsi, le patron de Tesla a secoué le cours de la première cryptomonnaie et relancé le débat sur la possibilité de cryptomonnaies plus respectueuses de l'environnement.

"Nous sommes inquiets du recours de plus en plus important aux combustibles riches en carbone pour miner des bitcoins, surtout le charbon, qui a les pires émissions (de gaz à effet de serre) de tous les combustibles. La cryptomonnaie est une bonne idée à plein de niveaux et nous pensons qu’elle a un avenir prometteur, mais elle ne doit pas compromettre l’environnement" a déclaré Elon Musk mercredi dernier. 

Le patron de Tesla a annoncé via Twitter que son entreprise n’accepterait plus les paiements en bitcoin pour ses voitures électriques à cause de l’impact environnemental négatif de cette cryptomonnaie. 

En début d’année, pourtant, Elon Musk avait annoncé avoir investi une partie de la trésorerie de sa firme en bitcoins. 

En outre, la Chine va interdire à ses institutions financières de proposer des services liés aux cryptomonnaies et envisage de renforcer la réglementation sur le minage.

Ces annonces ont provoqué une dégringolade du prix du bitcoin, qui est passé de 57 000 dollars jeudi 13 mai à 35 000 dollars dimanche 23 mai. La monnaie numérique a perdu près de 50% de sa valeur depuis avril 2021, alors que son prix avait atteint son record à 62 000 dollars. 

Le multi-milliardaire a mis en lumière un non-sens écologique : chaque transaction en bitcoins génère en moyenne 300 kg de dioxyde de carbone (CO2), soit l’équivalent de l’empreinte carbone produite par environ 750 000 cartes Visa, estime Alex de Vries, expert en cryptomonnaies et créateur du site Digiconomist.

Pourquoi le bitcoin est-il si énergivore ? A cause de sa technologie de validation des transactions : le minage.

Ce procédé repose sur le “proof of work” ou preuve de travail, un système où les "mineurs" (des informaticiens qui écrivent des lignes de code) cherchent des nouveaux bitcoins en exécutant du code 24 heures sur 24 avec du matériel capable de résoudre des problèmes mathématiques compliqués. 

En échange, ils reçoivent des récompenses en bitcoins toutes les dix minutes. Faire fonctionner ces machines nécessite des quantités énergétiques énormes. 

Pourtant des solutions existent.

Dans le “proof of stake”, priorité à l’écologie

Le “proof of stake” ou preuve d’enjeu est une méthode de validation des blocs de transactions de cryptomonnaies qui confronte le gaspillage énergétique du “proof of work”. 

Comme dans un pari, les mineurs engagent une certaine somme d’argent qui va être bloquée sur la blockchain en question. La probabilité d’être récompensé par des nouveaux bitcoins dépend de la somme engagée.

Dans la preuve d’enjeu, la dépense électrique est nulle par rapport à celle de la preuve de travail. À part l’immobilisation de l’argent, il n’y a pas de dépense électrique associée”, explique Jean-Paul Delahaye, informaticien et professeur à l’université Lille 1. 

La question reste de savoir si ce système est aussi efficace que la preuve de travail. 

Un système plus vert… efficace ?

Les monnaies cryptographiques sont par nature décentralisées. Aucune autorité ne gère les opérations. Pour que ça marche, il faut donc que la blockchain soit sécurisée. La sécurité vient de l’accord de tous les mineurs, indépendants entre eux”, détaille l’universitaire. 

Dans la preuve de travail, la sécurité des blockchains est assurée par les opérations de calculs des mineurs. Plus il y a de calculs, plus il y a de sécurité. Donc si la consommation d’énergie est importante, davantage de calculs sont réalisables.

Dans la preuve d’enjeu, la sécurisation ne dépend pas de la puissance de calcul mais de l’engagement de chaque mineur. Certes cette méthode ne consomme aucune énergie, mais son efficacité ne fait pas l’unanimité.

La preuve d’enjeu consomme moins d’énergie mais le faible nombre de retours et la courte expérience de ce système le rend moins robuste que la preuve de travail”, soutient Claire Balva, directrice de Blockchain & Cryptos chez KPMG France. 

Aujourd’hui, utiliser la preuve de travail est une absurdité. Le système de preuve d’enjeu est aussi sécurisante que la preuve de travail”, replique Jean-Paul Delahaye.  

Pour se moderniser et réduire l'impact environnemental, certaines cryptomonnaies se dirigent vers la preuve d’enjeu.

C'est notamment le cas de l’ethereum, la monnaie digitale la plus répandue après le bitcoin, qui envisage de passer de la preuve de travail à la preuve d’enjeu depuis 2018, mais qui “diffère à chaque fois”, remarque l’informaticien.

Les alternatives existent mais la preuve de travail reste le système de validation le plus fréquent pour les cryptomonnaies. 

Une révolution compliquée 

Aujourd’hui la preuve de travail est surtout rattachée au bitcoin”, souligne Jean-Paul Delahaye. Pourquoi alors l'ensemble du marché des cryptomonnaies, qui vaut 615 milliards d’euros (au 21 mai), persiste-t-il à utiliser une technologie si gourmande ? 

Si on crée une blockchain privée, on peut connaître tous les acteurs, c’est plus facile. Ce qui est compliqué c’est de faire fonctionner la preuve d’enjeu dans une blockchain de grande échelle comme le bitcoin.
Claire Balva

Directrice de Blockchain & Cryptos chez KPMG France

Au-delà de la courte expérience de la preuve d’enjeu, la preuve de travail possède également une rentabilité économique intéressante pour les acteurs du marché, comme Bitmain, une société chinoise leader dans l’extraction de bitcoin. 

Pourquoi ? Car les usines de minage sont situées dans des régions où le coût de production est faible

Selon une étude de la revue Nature Communications, publiée le 6 avril, 80% des opérations mondiales de minage de bitcoin sont effectuées en Chine, où l’électricité coûte 8 centimes le kilowattheure (kWh), contre 22 centimes en France.

Tous les mineurs qui ont acheté du matériel informatique puissant pour faire les calculs propres au minage et ainsi gagner des bitcoin en échange, ne voient pas l’intérêt de passer à la preuve d’enjeu, dont l’efficacité n’a pas été prouvée et où ils perdraient du pouvoir économique individuel”, rajoute Jean-Paul Delahaye. 

Même si les déclarations d’Elon Musk ont servi “à éveiller les consciences”, le passage de la preuve de travail à la preuve d’enjeu semble difficile. 

Les cryptomonnaies vertes sont l’avenir mais il y a toujours des investisseurs qui détiennent beaucoup de bitcoins produit par la preuve de travail, ce qui freine l'évolution.”, conclut l’universitaire.