Cosmétique, alimentation, construction, médecine... Les algues pourraient tout changer

En pratique

Cosmétique, alimentation, construction, médecine... Les algues pourraient tout changer

Bleues, vertes, rouges, brunes ; unicellulaires, flottantes, fixées… Les algues sont des organismes vivants protéiformes. Principale base des chaînes alimentaires en milieu aquatique, elles représentent aussi un marché en pleine croissance.

Direction le Finistère : ce département abrite le plus grand champ d’algues d’Europe. C’est là qu’est née la société Algolesko, en 2013. Elle assure principalement la culture en mer de wakamé et de kombu royal.

Il lui a fallu des années pour aboutir à une production significative : « L’exploitation est située dans une zone exposée aux courants, aux tempêtes, il a fallu trois ans pour mettre au point la structure marine adaptée pour les cultiver et ce n’est que depuis 2018 que nous avons réussi à attirer des investisseurs », confie Philippe Legorjus, son président. Il s’est accroché malgré les difficultés, car il est convaincu du potentiel commercial des algues.

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Grâce à leur cycle reproductif plus court, les algues ont une productivi-té bien supérieure aux plantes terrestres (hypo-thèses: productivi-té de 20g/m²/jour et 15% d’huile en matière sèche).

Source: évaluation du gisement potentiel de ressources algales pour l’énergie et la chimie en France à horizon 2030, Ademe, 2014

En Europe, la filière pesait 1,69 milliard d’euros en 2018, dont 700 millions d’euros pour les macro-algues (celles qui sont visibles à l’œil nu, comme la laitue de mer, la dulce, le nori ou le haricot de mer) et 750 millions d’euros pour les micro-algues (observables au microscope), dont les deux plus connues sont la spiruline, de couleur bleu-vert, et la chlorelle, uniquement présente en eau douce.

Les algues en chiffre

7 à 8 milliards d’euros - Marché mondial de la micro-algue (2019)1

Entre 30 000 et 1 million - Nombre d’espèces différentes d’algues présentes à la surface de la Terre

1,69 milliard d’euros - Chiffre d’affaires de la filière européenne des algues en 2018

7 200 - Nombre d’Européens qui travaillaient dans le domaine des algues en 2016, dans 562 entreprises

10 000 tonnes - Production mondiale de micro-algues en 2019

Spiruline à tartiner

De plus en plus de start-up misent sur ces micro-algues. Parmi elles, la Toulousaine Hoope commercialise des pâtes à tartiner, mueslis et biscuits à la spiruline. Celle-ci doit sa notoriété à sa qualité nutritionnelle remarquable : très riche en protéines, elle regorge aussi de vitamines, minéraux et antioxydants.

« J’ai cofondé Hoope avec un ami de mon école d’ingénieurs. En 2017, grâce à cette idée, nous avons été lauréats d’un concours organisé par Carrefour. Le groupe était prêt à commercialiser nos futurs produits à l’échelle régionale, mais nous nous sommes dit que si un géant de la distribution s’y intéressait, il y avait bel et bien du potentiel », raconte Christophe Sovran. Il travaille désormais à étendre la gamme et le réseau de distribution et espère lever « 200 000 à 500 000 euros d’ici au mois d’avril 2021 ».

Les industriels de l’agroalimentaire s’appuient depuis longtemps sur les algues pour leurs propriétés épaississantes, gélifiantes et stabilisantes. Des extraits d’algues sont utilisés dans des recettes de yaourts, de glaces ou de plats préparés. Elles sont parfois consommées sous forme de compléments alimentaires ou utilisées pour nourrir des animaux d’élevage et les terres (fertilisants).

Le secteur des cosmétiques utilise des bioactifs issus de ces végétaux dans la composition de certains produits (crèmes, fonds de teint, shampooings) comme alternative à des ingrédients d’origine pétrochimique. Hydratante, antioxydante, antibactérienne, photo-protectrice… à chaque type d’algues ses propriétés.

Biocarburants et emballages

Autre application : l’énergie. « En laboratoire, nous étudions le potentiel des algues pour produire de l’hydrogène, des biocarburants. Pour l’instant, ce marché n’est pas encore mûr, c’est encore trop cher à produire par rapport au pétrole », concède Jack Legrand, professeur de génie des procédés à l’Université de Nantes et directeur du laboratoire de recherches GEPEA.

Plus largement, certains innovateurs voient dans les algues un ingrédient indispensable de la transition écologique. Elles peuvent notamment servir à fabriquer des emballages, comme le fait la start-up Algopack, à Saint-Malo. 

Les stations d’épuration les lorgnent aussi : « Les algues intéressent pour leur capacité à capter le CO2, les nitrates et les phosphates présents dans les déchets. Des acteurs de l’économie circulaire étudient la possibilité d’exploiter leurs capacités pour filtrer des eaux usées », ajoute Jack Legrand.

Anti-cancéreuses

Elles pourraient même contribuer à nous soigner. Pour Jack Legrand, c’est même « le marché algal le plus porteur ». La start-up AlgoSource s’est spécialisée dans l’extraction de molécules à fort intérêt à partir de micro-algues.

« Nous menons actuellement une étude de phase deux pour administrer une molécule en soins de support pour mieux supporter les chimiothérapies ; une autre de nos molécules est actuellement testée pour lutter contre le mécanisme d’action qui permet au virus du Covid-19 d’entrer dans le corps humain. L’action très concentrée d’un extrait de micro-algue pourrait permettre au corps de rejeter le virus », confie Aymeric Loloum, son directeur général.

Il espère lever prochainement plusieurs millions d’euros afin de financer de futures recherches cliniques. Le chef d’entreprise s’enthousiasme : « Les micro-algues sont à l’origine de la première vie sur terre donc potentiellement, tous les maux de l’homme y trouvent leur solution, mais pour l’instant, une infime minorité d’entre elles ont été étudiées. Je peux vous garantir qu’un marché est en train de se développer et que l’intérêt s’est renforcé depuis le début de la crise sanitaire. »

Des façades à chlorelles

Même les architectes s’y intéressent. En Allemagne, une maison baptisée Smart Material House a été inaugurée à Hambourg, en 2016. La façade présente 129 panneaux de verre où se développent des chlorelles. L’énergie produite par ces algues réchauffe la bâtisse.

À Paris, le cabinet XTU a imaginé un immeuble de logements sociaux baptisé Alguésens. Il sera édifié en 2021, dans le 13e arrondissement, et comportera une façade algale. Anouk Legendre, architecte et cofondatrice de XTU, explique : « Notre ambition est d’intégrer le vivant de trois manières différentes ; une première tour comportera des arbres, une deuxième des jardinières pour cultiver des légumes et le troisième des micro-algues. C’est une façon d’illustrer comment le vivant peut être utile à la ville et intégré à l’urbanisme. » Selon elle, «  la ville va devoir devenir productrice et plus seulement consommatrice. »

L’Asie en pointe de l’algoculture

À l’échelle mondiale, la Chine est le plus gros producteur d’algues, suivie de l’Indonésie. Si l’Asie est le continent qui produit et consomme le plus d’algues, l’Europe n’est pas en reste – bien qu’à une échelle beaucoup plus anecdotique –, notamment en Norvège, au Danemark et aux Pays-Bas. Depuis 1995, l’algoculture a progressé de manière exponentielle sur la planète et la production annuelle de macro-algues dépasse les 30 millions de tonnes.

Dans l’Hexagone, plus de 80 % de la production et de la transformation d’algues se fait en Bretagne. Le ramassage des algues sur les côtes et rochers est une pratique ancestrale dans la région. Lanildut, situé face à l’île d’Ouessant, est le principal port français pour la décharge d’algues.

Chaque année, environ 35 000 tonnes de laminaires y sont déversées par les goémoniers, nom que l’on donne aux navires et aux professionnels spécialistes de la récolte des algues marines.

Le mélange d’algues récoltées s’appelle le goémon, il est ensuite vendu comme engrais agricole ou à des industriels qui le transforment en pâte, poudre ou liquide et l’exportent à travers le monde. Deux entreprises le transforment : Algaia, à Lannilis, et JRS Marine Products, à Landerneau.

Pour aller plus loin

« Bretagne, le très florissant business des algues », réalisé par Isabelle Billet pour France 3 (Thalassa)

1. European Algae Biomass Association