Difficile, d’ici 2030,de nourrir neuf milliards de personnes et les milliards d’animaux nécessaires chaque année pour leur fournir des protéines. Sauf si les humains commencent à manger des insectes. Les élever est relativement simple.

Nous sommes 7,8 milliards d’humains sur la Terre. Chaque année, pour répondre à nos besoins en protéines, 65 milliards d’animaux d’élevage sont abattus. Nécessité fait loi. Mais pour combien de temps ?

« L’élevage est déjà responsable d’environ 14,5 % des émissions de gaz à effets de serre. Et d’ici 2030, plus de neuf milliards de personnes devront être nourries, tout comme les milliards d’animaux élevés chaque année », anticipe l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Pour Virginie Mixe, Sébastien Crepieux et Antoine Hubert, la solution, ce sont les insectes. Forts de cette conviction, ils en ont fait leur métier.

Ils élèvent ainsi des vers de farine et vendent leur production aux animaleries. Vivants, ces vers nourrissent les poissons et les poules ; en croquettes, ils alimentent Médor et les félins de compagnie.

Devenir un bon éleveur d'insectes, savoir optimiser la production et être rentable, cela demande de la pratique et du temps !

Virginie Mixe,

Éleveuse d'insectes

Farine de poisson... pour les poissons !

Ces petites bêtes, riches en protéines, acide gras et minéraux, prennent peu de place – un bac leur suffit – et elles sont résistantes. « Il faut y aller pour les tuer ! », s’exclame Virginie Mixe.

Elles tolèrent des températures allant de 0 °C à 45 °C, même si elles grandissent mieux à 25 °C. Elles mangent peu – du son, une à deux fois par semaine. Enfin, les élever est relativement simple. Il faut les nourrir, les trier (séparer les adultes des œufs), récolter au bout de 10 semaines et enfin, les faire sécher.

Sébastien est ingénieur et docteur en agronomie. « C’est un article de presse qui m’a réveillé. J’ai appris qu’un quart des poissons sauvages (et 75 % des sardines, anchois, maquereaux) sont pêchés pour être transformés en farine et huile pour nourrir les… poissons d’élevage. Une hérésie ! On perturbe la chaîne alimentaire, on met en péril la sécurité alimentaire, et on détruit les écosystèmes », s’agace-t-il.

En créant Invers, en 2018, à Saint-Ignat, dans le Puy-de-Dôme, il voulait faire à son échelle un geste pour la planète et pour les agriculteurs, « afin d’améliorer leurs conditions de vie et leurs revenus », explique-t-il.

Il a donc créé une ferme pilote. Et passe aujourd’hui à la vitesse supérieure. Cinq fermes de 900 m2 vont être lancées d’ici 2022 chez des agriculteurs du coin. « Nous leur apprenons les bons gestes. À terme, ils produiront 20 tonnes de larves chaque mois, ça leur rapportera 40 000 euros par an. »

Entomologistes 3.0

Virginie Mixe, de son côté, dirigeait un label de musique quand, en 2016, elle s’est lancée dans l’aventure. Comme son mari, elle veut exercer une activité terrienne, mais « sans quitter la ville ». Elle part alors au nord de Bordeaux pour se former pendant deux-trois jours auprès d’une éleveuse d’insectes.

À son retour, elle commence son élevage chez elle, à Marcq-en-Barœul (Nord), au rez-de-chaussée de sa maison. Aujourd’hui, elle a un petit espace à Calais : « C’est rapide et simple d’acquérir les bases. Mais devenir un bon éleveur, savoir optimiser la production et être rentable, cela demande de la pratique et du temps. »

À terme, et quand la loi le permettra, elle veut ouvrir un restaurant pour vendre burgers et boulettes en vers de farine.

Antoine Hubert, ingénieur agronome, est le dirigeant d’Ÿnsect, créée en 2011 et comptant une centaine de salariés : « C’est l’associatif qui m’a conduit aux insectes. J’intervenais dans les écoles pour promouvoir l’alimentation durable. Et puis nous avons décidé, avec mes associés, de passer à la production. » Et quelle production !

Le bâtiment d’Ÿnsect, on ne dirait plus une ferme, mais plutôt une usine du futur, entièrement automatisée et digitalisée. Des robots emportent des piles de bacs de larves grouillantes s’élevant jusqu’à 15 mètres de haut de leur zone d’élevage vers les zones de nourrissage ou de triage.

Derrière leur écran, opérateurs et techniciens en informatique et en automatisme veillent au bon déroulement. La maintenance se charge de prévenir et de réparer les pannes.

Quant aux ingénieurs agronome et entomologistes, ils contrôlent, améliorent et supervisent l’ensemble de la production. Ÿnsect va presque doubler ses effectifs l’année prochaine. « Il y a 10 ans, la filière naissait. Là, elle décolle », s’enthousiasme Antoine Hubert.

Quelles formations ?

L’Institut de Recherche sur la Biologie de l’Insecte (IRBI), au sein de l’université de Tours, propose des formations (licence et master) spécialisées sur les insectes. Mais à part ça, il n’existe pas encore réellement de cursus dédié.

Les CAP et BTS agricoles spécialisés en productions animales, les licences et masters universitaires en biologie ou encore les écoles d’ingénieurs agronomes (AgroParisTech, Agrocampus Ouest et SupAgro entre autres) donnent de bonnes bases.

Les aspirants à ce métier, complètent ensuite leur apprentissage sur le terrain auprès des éleveurs de mouches, de vers à farine ou de grillons.

Réglementation européenne : tout n'est pas permis 

L’Union européenne s’est emparée du sujet des insectes et de l’alimentation pour y mettre de l’ordre. Les nouvelles règles sont toutefois un brin absconses.

On peut vendre des insectes entiers pour nourrir les poules de compagnie (pas les poules d’élevage) ou pour attraper les poissons avec son hameçon quand on va pêcher le dimanche. Depuis 2017, il est également autorisé de vendre sept espèces d’insectes (deux mouches, deux ténébrions et trois grillons) transformés pour nourrir chats, chiens et poissons.

On ne peut pas encore nourrir les porcs et les volailles d’élevage. La Commission européenne statuera sur ce point au printemps 2021.

Depuis 2018, les insectes relèvent de la réglementation européenne intitulée « Nouveaux aliments ». Ainsi, depuis cette date, pour vendre des burgers aux larves et criquets d’apéritif, il faut d’abord avoir reçu une autorisation de la Commission européenne. Elle-même, pour statuer, a besoin des réponses de l’Autorité européenne de la sécurité des aliments (Efsa).

En attendant, certains pays comme la Belgique et les Pays-Bas permettent aux éleveurs et aux distributeurs de poursuivre leurs activités. La France, de son côté, s’en tient à un principe de précaution : vendre des insectes pour l’alimentation humaine est illégal dans l’Hexagone.