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IA, télétravail, hiérarchie horizontale : demain, on travaillera comme ça

Estelle Maussion

Les nouvelles technologies et l’évolution des attentes des travailleurs bousculent la vie en entreprise. Revue de détail des révolutions, en cours et à venir, en cinq questions.

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Emergence d’entreprises « libérées », développement du télétravail, création du flex office, multiplication des applications collaboratives, « ubérisation » de certains secteurs d’activités… Ces dernières années, le monde du travail vit un grand chambardement sous l’effet des innovations technologiques.

Nous n’avons pas connu pareille mutation depuis le XIXe siècle et la révolution industrielle, lorsque la mécanisation a permis l’essor des usines et du commerce puis des services, avec les ouvriers, vendeurs et employés remplaçant peu à peu les paysans. Quel sera l’impact de la nouvelle révolution sur le travail ?

Pour les uns, elle va signer sa fin, les ordinateurs se substituant à l’homme dans un contexte de libéralisation des relations professionnelles et de démantèlement du droit du travail. Pour les autres, l’informatique, la robotisation et l’Intelligence artificielle (IA) vont donner un nouveau souffle au travail, réalisé via des formes innovantes.

Faire de la reconversion écologique « une opportunité majeure pour renouer avec le plein emploi, le sens du travail et le travail décent ».

Dominique Méda, professeure de sociologie à l’université Paris-Dauphine.

S’il est difficile de dire quel scénario va s’imposer, car les trois pourraient se mélanger, on peut parier sur une double prévision. Le travail conservera une place considérable dans nos vies, mais il ne sera plus réalisé comme avant. Méthodes, outils, organisations sont en pleine évolution, un mouvement qui va se poursuivre. Petit tour d’horizon des principaux changements.

Travaillerons-nous plus ou moins ?

Confier à l’IA les tâches chronophages et répétitives, comme la recherche de candidats pour un recruteur ou la documentation pour un journaliste, permettra d’être plus efficace et de réaliser plus vite une mission donnée. La technologie permettrait alors de travailler moins, répondant au souhait exprimé par 60 % des Français favorables à une semaine de quatre jours, selon une étude publiée en mai 2019 par ADP, une société spécialisée dans les RH et la paie.

« En Suède, plusieurs structures ont déjà testé la semaine de 30 heures réparties sur quatre jours », souligne le site Welcome to the jungle. En France, des entreprises dont la Macif, Fleury Michon et Mamie Nova, ont expérimenté la semaine de 32 heures par le passé avant de revenir progressivement aux 35 heures. Aujourd’hui, l’idée est à nouveau défendue par certains économistes dont le fondateur de Nouvelle Donne, Pierre Larrouturou.

Les Français très attachés à la valeur du travail

Importance du travail dans la vie des Européens (en %)

L'importance du travail dans la vie des Européens

Reste que les nouvelles technologies, en développant le statut d’indépendant payé à la tâche, poussent ceux-ci aux semaines à rallonge afin de maximiser la rémunération. « À l’avenir, la mesure du travail ne se fera sans doute plus en nombre d’heures, mais via d’autres indicateurs », souligne David Gateau, fondateur de la société de conseil Datsit. Par exemple, les travailleurs qui récupèrent les trottinettes sur la voie publique ne sont pas rémunérés au temps passé mais au nombre de deux-roues ramassés. Le temps de travail devrait s’individualiser.

Aux États-Unis, Netflix, Virgin et Evercontact laissent déjà leurs salariés décider de leurs vacances. En France, le groupe Hervé, spécialisé dans les technologies intelligentes pour bâtiments, la société informatique WP Media, la start-up de formation en ligne LearnAssembly, entre autres, ne donnent pas de consignes sur les horaires de travail. À chaque collaborateur de gérer son temps. Une liberté plus facile à offrir dans les petites entreprises que dans les grandes.

En chiffres

29 %

Des salariés pratiquent le télétravail, un procédé largement informel.

Source : étude menée par Malakoff Mederic pour le Comptoir de la nouvelle entreprise, février 2019.

Le télé-travailleur type : en CDI (97 %), CSP+ (63 %), cadre (51 %) dans le secteur des services (45 %).

Source : étude menée par Malakoff Mederic pour le Comptoir de la nouvelle entreprise, février 2019.

De chez soi ou en entreprise ?

« On travaillera de plus en plus de chez soi même s’il est compliqué de déterminer dans quelles proportions, avance Gilbert Cette, professeur d’économie à l’Université Aix-Marseille. « Les innovations technologiques vont rendre possible le travail à distance dans un nombre phénoménal de domaines. On opère désormais des patients à distance alors que c’était impensable il y a 20 ans. » Visioconférence, télétravail, échanges par messagerie instantanée seront la norme, rendant plus fréquent le travail depuis un café ou un espace de coworking. De quoi trancher avec le présentéisme actuel !

En entreprise, on va généraliser la gestion en mode projet et accroître la responsabilité individuelle des salariés.

Gilbert Cette, professeur d’économie à l’Université Aix-Marseille.

Face à des collaborateurs nomades, les entreprises pourraient perdre leur centralité, devenant des lieux de rencontre voire de simples points de passage.

Certaines, comme les start-up Buffer et Zapier, ont déjà fait le choix de ne pas avoir de bureaux. « L’activité à distance sera aussi dopée par le coût croissant de la mobilité et des transports dans un contexte de lutte contre le réchauffement climatique », reprend Gilbert Cette. Pourquoi ne pas imaginer, alors, que les entreprises limitent les déplacements professionnels et les trajets domicile-travail afin de combiner économies budgétaires et objectifs environnementaux ?

Cela dit, si le brouillage de la frontière entre temps professionnel et personnel est source d’innovation, il comporte également des risques. La difficulté à mettre en œuvre le droit à la déconnexion en donne un avant-goût. Sur le même modèle, il faudra peut-être adopter une loi pour limiter l’empiétement de la vie professionnelle sur la vie personnelle, une question qui, dans le futur, ne se posera pas qu’aux cadres, mais à tout le monde.

À quoi ressembleront nos bureaux ?

Nombre de grands groupes – Bouygues, Axa, Sanofi, BNP, Engie et Capgemini, notamment – ont déjà tranché : ce sera le flex office, des espaces de travail aérés et lumineux, mais sans bureaux attitrés. Tous les matins, chaque salarié s’installe à un poste libre après avoir récupéré son ordinateur et ses dossiers stockés dans un casier.

Pour les entreprises, c’est une réponse aux nouvelles formes nomades de travail, une solution qui permet aussi de faire de substantielles économies immobilières en réduisant la taille du siège. Du côté des salariés, les avis sont plus partagés, en raison des difficultés de communication et de l’isolement.

En attendant de savoir si le flex office va s’imposer, les bureaux existants, très souvent des open spaces, se transforment. On cherche à corriger leurs défauts (dont le bruit) et à les rendre plus conviviaux en rénovant les espaces communs. Sans oublier d’autres innovations pour améliorer le quotidien : bureaux debout ou au-dessus d’un tapis de marche pour travailler tout en s’oxygénant les muscles, sièges et mobiliers ergonomiques pour optimiser la concentration, réunions dehors ou sur un conference bike pour libérer la parole.

Les bureaux de demain seront un savant mélange entre des espaces de créativité collaboratifs et des bureaux fermés pour réfléchir et se concentrer

résume Cécile Dejoux, professeure des universités au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam)

Plus seulement un lieu de travail, l’entreprise sera un espace de vie aménagé en fonction de ses objectifs. Un exemple parmi d’autres : le hub du groupe Boulanger, à Lesquin, dans le Nord, un ancien magasin Decathlon transformé en siège moderne où espaces de travail, de détente, de restauration et de formation sont liés par une large rue et des terrasses.

Y aura-t-il encore des chefs ?

Oui, mais ils ne joueront plus le même rôle qu’aujourd’hui. Le succès des entreprises libérées, popularisées par Brian M. Carney et Isaac Getz dans leur ouvrage Liberté & Cie, montre que le management classique « je décide, il exécute » a du plomb dans l’aile. L’entreprise sera plus collaborative, encouragera l’innovation, donnera plus de responsabilités.

Chez Michelin, une unité en charge d’un client dispose d’une complète autonomie d’action. Au sein de Danone, la stratégie du groupe est construite avec les salariés selon ce principe : « Un collaborateur, une voix ». L’Atelier du Laser, près de Valence, la coopérative rennaise Biocoop Scarabée, la société Arcadie, dans le Gard, sont passés à l’holacratie, une organisation bannissant la hiérarchie, où les responsabilités sont partagées entre différents « cercles » interdépendants et auto-organisés.

De plus en plus, le manager sera un facilitateur pour son équipe. Il devra donner une vision et la liberté d’explorer. Autrement dit, moins de management et plus de leadership, ce qui est douloureux pour beaucoup de dirigeants et peut désorienter nombre de salariés

note le consultant David Gateau.

Avec ce changement de paradigme, c’est aussi toute l’évaluation de la performance qu’il faut repenser. On managera sans doute avec plus d’empathie et en laissant beaucoup d’autonomie, mais certainement dans une culture exacerbée du résultat, sans cesse évalué par des machines. Par conséquent, les collaborateurs seront dans une logique de comparaison permanente les uns avec les autres, à la fois partenaires et concurrents.

La technologie sera-t-elle notre amie ou notre ennemie ?

« Elle sera notre amie à condition de ne pas en avoir peur, de la comprendre et de savoir l’appréhender », souligne Jacques Froissant, le fondateur de la société Altaïde, spécialisée dans le recrutement digital. « À l’avenir, nous travaillerons tous avec une forme plus ou moins poussée d’IA. Ces outils, en réalisant les tâches répétitives et à faible valeur ajoutée, nous permettront de mieux travailler. »

Exemples : si une montre intelligente prend automatiquement la commande, le serveur sera plus disponible pour ses clients ; si la sélection d’une trentaine de CV se fait en un clic, le recruteur pourra se concentrer sur les entretiens avec les candidats, la partie la plus valorisante de son travail.

« La technologie sera prégnante, mais cela ne signifie pas qu’elle pourra tout, tempère Ariel Kyrou, journaliste et essayiste spécialiste des enjeux du numérique. « Pour être vectrice de changements, elle devra servir une vision au niveau des entreprises comme de la société. » Si elle permet des gains de temps et d’efficacité, elle ne sera pas sans risques, nous surveillant et nous poussant à trop travailler. D’où la nécessité de rappeler que l’humain a des limites qu’il faut respecter.

Pour aller plus loin

L’avenir du travail : sens et valeur du travail en Europe, document de recherche de l’Organisation internationale du travail (OIT) n° 18, décembre 2016, Dominique Méda.

« The Workforce View in Europe 2019 », étude réalisée par Opinion Matters pour la société ADP, publiée le 28 mai 2019.

L’Electrolab de Nanterre, laboratoire du travail du futur

De l’extérieur, le lieu ne paie pas de mine : un bâtiment rectangulaire de 1 500 mètres carrés situé au fond d’un parking dans une zone industrielle de Nanterre. Mais, à l’intérieur, c’est un foisonnement de machines, de technologies et d’idées. Lancé à l’automne 2010 par un groupe de bénévoles baptisé Géo Trouvetou, l’Electrolab est devenu l’un des plus importants hackerspaces de France. Comme les fab labs (pour laboratoires de fabrication) venus des États-Unis, ce sont des espaces réunissant matériel de pointe (imprimante 3D, découpeuse laser…) et personnes aux profils très divers, mais animées par la volonté de fabriquer les inventions de demain. Lanceur de volants de badminton, station de contrôle satellitaire, four à induction écologique, brodeuse électronique figurent parmi les créations nées à l’Electrolab. Ses quelque 200 membres, qui viennent souvent le soir, partagent une même philosophie promouvant les logiciels libres, le do it yourself, la récupération et la collaboration. « Les hackerspaces sont des laboratoires du changement social », explique le sociologue du Conservatoire national des arts et métiers de Paris, Michel Lallement, soulignant qu’ils redonnent du sens au travail, inventent de nouvelles formes de collaboration et créent de nouveaux modes de prise de décisions fondés sur le consensus. Ils se sont multipliés dans l’Hexagone ces dernières années. À Nanterre, conférences et échanges animent la vie de la communauté alors que l’association gérant le lieu trouve un équilibre financier grâce aux cotisations de ses membres, aux ventes du bar, à des subventions et des partenariats. Pour Michel Lallement, ce sont de véritables « utopies concrètes ».