Job du futur ► Agriculteur urbain

Jessica Berthereau
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Le métier d’agriculteur en ville renoue avec une très ancienne tradition. Il permet aussi de retisser sur un territoire des liens distendus entre producteurs et consommateurs.

Agriculteur urbain

La Caverne, dans le 18e arrondissement de Paris, porte bien son nom. Pour la découvrir, il faut s’enfoncer sous terre. De l’extérieur, impossible de deviner qu’il s’agit d’une ferme en agriculture biologique : on ne voit qu’une rampe de parking. C’est au deuxième sous-sol que l’on retrouve Jean-Noël Gertz, cofondateur de La Caverne, juché sur la trottinette qu’il utilise pour se déplacer plus rapidement dans cet ancien parking souterrain de 9 000 mètres carrés transformé en exploitation agricole. « Nous cultivons des champignons, des pleurotes, des shiitakés, et des endives. En souterrain et en biologique, c’est tout ce que nous pouvons faire », explique-t-il.

Caverne d’Ali Baba

Ingénieur de formation, Jean-Noël Gertz s’est reconverti dans l’agriculture en 2014. « J’ai cherché un projet près de chez moi, c’est-à-dire en ville, raconte-t-il. Or à Strasbourg, pour des raisons historiques, on a beaucoup de foncier souterrain. » C’est donc dans un ancien bunker construit en 1878 par des Allemands que Jean-Noël Gertz lance sa première ferme urbaine bio, baptisée Le Bunker comestible. Il répond ensuite à un appel à projets à Paris, qui donnera naissance à La Caverne. Aujourd’hui, il poursuit deux nouveaux projets de fermes urbaines souterraines, dans le 19e arrondissement de Paris et à Bordeaux.

À Paris, 33 hectares dédiés à l’agriculture

La capitale souhaite végétaliser 100 hectares d’ici 2020 dont 33 dédiés à l’agriculture urbaine. En janvier a été lancée la « saison 3 » des Parisculteurs : 32 sites (intra-muros, mais aussi à Aubervilliers, La Courneuve, Montreuil, Pantin, Saint-Denis, Vitry-sur-Seine, Fresnes et Ivry-sur-Seine) mis à la disposition des agriculteurs, jardiniers, paysagistes, entrepreneurs, acteurs associatifs et architectes présentant les meilleurs projets. Lors des deux premières saisons, 59 sites ont été attribués, dont 16 permettent déjà de produire 285 tonnes de fruits, légumes, champignons, aromates et 66 000 plants et fleurs par an.

À terme, Paris espère une production annuelle de 1 240 tonnes de fruits, légumes, champignons, aromates et 1,3 million de plants ainsi que du poisson, du miel, du safran, des fleurs comestibles et du houblon. « Cultiver en ville est sympa, car on est près des consommateurs, près de chez soi et donc valorisé par son environnement. Mais il y a de fortes contraintes économiques et d’espace », souligne Grégoire Bleu, président de l’AFAUP. Difficile donc de savoir jusqu’à quel point et sous quelle forme l’agriculture urbaine et périurbaine se développera.

Jean-Noël Gertz n’aime pas beaucoup le terme d’agriculteur urbain. « Je me décris comme agriculteur tout court. Je suis chef d’exploitation et je gère des chefs de culture, qui eux-mêmes gèrent leurs équipes de production, de récolte, de conditionnement et de livraison », explique-t-il. Les clients de La Caverne sont très divers (particuliers, restaurateurs, épiciers…), mais ils ont tous pour point commun d’être proches géographiquement, ce qui permet de les livrer en grande majorité à vélo. Car La Caverne tient tout particulièrement à renouer le « lien perdu », sur un territoire, entre agriculteurs et consommateurs.

Créateur d’espoir

De son côté, Grégoire Bleu, agriculteur urbain et cofondateur d’UpCycle/La Boîte à champignons, a pour objectif de « nourrir la ville à partir de ses biodéchets », c’est-à-dire les déchets composés de matière organique. « Nous avons mis en place deux systèmes, un qui permet de cultiver des pleurotes sur du marc de café, et un autre pour transformer les biodéchets de restauration collective en compost qui est ensuite utilisé pour cultiver des fruits et légumes », explique-t-il. Son équipe compte une quinzaine de personnes, réparties entre une ferme dans les Yvelines et une autre à Marseille.

Se réapproprier une certaine capacité de produire et recréer des communautés, c’est une façon positive de sortir des angoisses sur l’avenir du monde."

Grégoire Bleu

agriculteur urbain et cofondateur d'UpCycle/La Boîte à champignons

« Agriculteur urbain est un métier à la fois nouveau et profondément ancien », souligne Grégoire Bleu, rappelant la pratique historique du maraîchage aux abords des villes. « Depuis une centaine d’années, on a eu tendance à rompre le grand cycle de la matière organique. Ce que nous faisons, c’est tout simplement de permettre le retour de ce cycle en produisant de la nourriture à partir des biodéchets. » Aujourd’hui, faire de l’agriculture en ville coûte cher : trois à 10 fois plus qu’à la campagne, indique Grégoire Bleu, qui est aussi le président de l’Association française de l’agriculture urbaine professionnelle (AFAUP). C’est donc un « métier très porté sur l’économie, puisqu’il faut construire des business modèles viables, mais aussi très technique et agronomique car on utilise des systèmes de production pointus ».

Ce job requiert une grande polyvalence. Un agriculteur doit avoir des compétences en agronomie, en météorologie, mais également, en tant que chef d’entreprise, en finances et en comptabilité, sans compter qu’il faut savoir vendre, être commercial. Mieux vaut aussi aimer travailler en équipe. « C’est un métier qui crée de l’espoir, conclut Grégoire Bleu. Se réapproprier une certaine capacité de produire et recréer des communautés, c’est une façon positive de sortir des angoisses sur l’avenir du monde. »

Quelles formations ?

Il existe quelques masters spécialisés, comme le master Agriculture urbaine et villes vertes de l’école d’ingénieurs UniLaSalle et celui en Ingénierie des espaces végétalisés urbains de l’école d’ingénieurs AgroParisTech. Ces formations sont accessibles aux étudiants titulaires d’un bac + 3 ou bac + 4 en agronomie, urbanisme, architecture ou encore biologie. Il y a également des formations courtes, comme celles de l’École du Breuil (« Entretien d’une ferme urbaine », « Cultiver des arbres fruitiers en milieu urbain », « Culture des fruits et légumes sur toits-terrasses et murs végétalisés », etc.).