La mode de demain peut-elle être écoresponsable de bout en bout ?

En pratique

La mode de demain peut-elle être écoresponsable de bout en bout ?

Pour que nos futurs vêtements et accessoires respectent l’environnement et les hommes, des technologies sont développées à la fois pour inventer des fibres et un design inédits et pour anticiper leur fin de vie. L’avenir passera également par de nouveaux modèles économiques.

Si l’on recyclait tout le textile existant sur la planète, on pourrait fabriquer assez de vêtements pour… au moins 25 ans1 !

Ce scénario donne toute la mesure de la surproduction dans le secteur de la mode, alimentée par la fast fashion (production effrénée de vêtements peu qualitatifs et bon marché), la surconsommation et la culture du « tout jetable ».

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Cette surproduction a des conséquences désastreuses pour l’environnement (émissions de CO2, déchets non recyclés, pollution microplastique…) et pour les droits humains, comme le montre le récent scandale du travail forcé des Ouïghours en Chine.

En Chiffres

811 %

Soit l'augmentation des déchets textiles entre 1960 et 2015. 70% des vêtements produits finissent incinérés ou enfouis.

Source: The State of Sustainable Fashion, RETVIEWS Report

Objectif transparence totale pour révolutionner la mode

« La transparence marque le début du renouveau qui va révolutionner la mode », affirme le dernier livre blanc du mouvement Fashion Revolution.

« Nous incitons le public à interpeller les marques pour exiger plus de transparence. Notre hashtag historique est #whomademyclothes (qui a fabriqué mes vêtements ?) et cette année, nous avons lancé #whatsinmyclothes (il y a quoi dans mes vêtements ?) », explique Catherine Dauriac, coordinatrice France de Fashion Revolution, le mouvement lancé en 2013 suite à l’effondrement de l’usine textile Rana Plaza, au Bangladesh.

Depuis quatre ans, Fashion Revolution publie un index de la transparence de la mode, qui affiche de timides progrès. En 2020, 40 % des principales marques de mode dans le monde dévoilaient leurs fournisseurs de premier niveau.

Plusieurs applications ont été lancées ces dernières années dans l’optique de rendre la mode plus transparente, comme ViJi et Clear Fashion.

« Quand vous achetez des tomates, c’est la norme de savoir d’où elles viennent. Cela devrait pareil pour nos vêtements, mais ce n’est pas le cas. Nous avons créé Clear Fashion pour lutter contre cette opacité », explique la responsable de communication, Laura Gay.

Cette application mobile, qui s’affirme 100 % indépendante, note chaque marque selon plusieurs critères (environnement, conditions de travail, bien-être animal…) à partir des informations récoltées auprès d’elle et issues de sa propre enquête. La composition du vêtement entre également en ligne de compte quand on scanne une étiquette.

On compte plusieurs étapes clés dans la production d’un vêtement, depuis la matière première jusqu’à la confection, en passant par le filage, le tissage et l’ennoblissement (teinture, apprêt…). « Pour chacune de ces étapes, les marques sous-traitent à différents fournisseurs partout dans le monde, ce qui complique beaucoup la traçabilité des vêtements », rappelle Laura Gay.

Parmi les pistes d’avenir, l’usage de technologies telles que la blockchain ou le marquage ADN améliorerait la traçabilité. On pourrait imaginer que pour chaque vêtement, un simple scan suffise pour savoir d’où vient la fibre, où elle a été filée et tissée, où le vêtement a été conçu, où il a été confectionné et, pourquoi pas, où il terminera sa vie (collecte, recyclage).

Une autre piste serait la relocalisation des moyens de production en Europe, ce qui serait logique pour des filières comme le lin, dont la France est le premier producteur mondial.

Alors, on arrête tout ? « Étant donné l’impact considérable de la mode sur l’environnement et les écosystèmes, on pourrait imaginer se contenter à l’avenir d’une garde-robe minimaliste et uniquement utilitariste. Sauf, il ne faut pas l’oublier, que les vêtements sont à la fois un besoin essentiel et un vecteur de culture et de civilisation », explique Majdouline Sbai, sociologue de l’environnement.

« Si on parle d’avenir de la mode, la première question est donc : comment refaire du vêtement avec du vêtement ? » Réparation, upcycling, troc, seconde main, location et recyclage sont autant de pistes pour intensifier la réutilisation des habits existants.

Location : marge plus faible, durée plus longue

Ces solutions deviennent déjà la base de nouveaux modèles économiques pour des acteurs comme Vinted ou Vestiaire Collective dans la seconde main, et Rent the Runway ou Les Cachotières pour la location. « Le business model de la location est très différent du retail classique", souligne l’éco-manager Marie-Laure Ruppel lors des Fashion Green Days 2020.

"Quand on vend un vêtement, on fait une seule marge. Quand on le loue, on réalise une marge plus faible, mais on peut renouveler la location plusieurs fois. »

Marie-Laure Ruppel,

Eco-managerdes Fashion Green Days 2020

Dans le premier modèle, il faut fabriquer le plus possible. Dans le second, il s’agit surtout de proposer des produits durables.

« L’avenir de la mode repose sur l’économie circulaire : les marques imagineront leurs produits sur toute la durée du cycle, de leur conception à leur fin de vie. Il faut savoir que 50 % de l’impact d’un vêtement a lieu après sa vente », affirme Jordane Salomez, fondateur de l’agence de conseil en développement durable Get Real.

Certaines enseignes font déjà des progrès dans ce sens. Fin juin, Veja, la marque française de baskets, a ouvert, au sein de l’écosystème Darwin, à Bordeaux, un « magasin du futur » qui comporte un atelier de cordonnerie pour nettoyer et réparer les chaussures usées et récupérer celles qui sont en trop mauvais état, afin de les recycler.

Une jupe de maïs ?

Penser dès le début à la fin de vie du vêtement est aussi une clé pour répondre à la deuxième question sur la mode du futur : comment produire de nouveaux vêtements avec le moins d’impact possible ? Pour Maryelle Allemand, fondatrice du cabinet spécialisé en innovation durable Rise Emerging Culture, il y a plusieurs leviers dont le secteur peut se saisir, comme la naturalité, le minimalisme et le biomimétisme.

Ce dernier « est une discipline encore récente qui consiste à s’inspirer de la nature et de ses process – par exemple en imitant la façon dont les ailes d’un papillon renvoient la lumière – pour faire des textiles avec des structures telles qu’on n’ait plus besoin de les teindre », détaille-t-elle.

La naturalité exige, quant à elle, de dire adieu aux matières issues de la pétrochimie pour privilégier des fibres plus naturelles.

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En 2019/2020, 107,5 millions de tonnes de textile ont été produites dans le monde, dont 75% de fibres synthétiques, 24% de coton et 1% de laine. Sur les 10 dernières années, les volumes de textile produits en laine et en coton sont restés stables, alors que la production de textile en synthétique a augmenté de 85%.

« Il existe trois pistes principales : les fibres biosourcées (lin, chanvre, ortie, pelures de banane…), les fibres synthétiques issues de la nouvelle chimie basée sur les biotechnologies (à base de maïs, de lait…) et les fibres recyclées », indique Anne Perwuelz, directrice de recherche à l’École nationale supérieure des arts et industries textiles (Ensait). Selon cette experte en textile durable, il faut se garder de croire que l’on trouvera un jour la fibre miracle :

« On part toujours de quelque chose de brut qu’il faut transformer, il y aura donc forcément un impact environnemental. »

Anne Perwuelz,

Directrice de recherche à l’École nationale supérieure des arts et industries textiles (Ensait)

Paillettes, poches, clous : les ennemis du recyclage

Pour qu’un vêtement soit recyclable, il faut y avoir réfléchi dès la conception. « Les impressions, les paillettes, les poches, les étiquettes, les clous, les mélanges de matières, etc. sont autant d’obstacles au recyclage », explique Marie-Pierre Chapuis, responsable marketing au Centre européen des textiles innovants (CETI). Le CETI a développé un procédé de recyclage mécanique qui permet de produire des fibres issues à 60 % de vêtements usagés, les 40 % restants étant de la fibre vierge de coton bio.

« On peut tendre vers le 70 %-30 %, voire 80 %-20 %, mais on ne sera jamais à 100 % de fibres recyclées. La technologie est prête, il faut maintenant que la filière s’organise, notamment pour la collecte de vêtements usagés qui doivent être triés par composition et par couleur », ajoute Marie-Pierre Chapuis. Un tri qui pourrait être réalisé mécaniquement grâce à des technologies infrarouges.

Prototypage virtuel

Il s’agit de penser à l’impact dès le design (la conception globale du produit dans le temps), afin de limiter les « chutes de prod », ces restes de la production de vêtements2. « Le prototypage virtuel jouera un grand rôle dans la mode du futur afin de raccourcir le cycle de développement. Les technologies numériques nécessaires existent. Aux marques de s’en saisir », indique Marie-Pierre Chapuis, responsable Marketing au Centre européen des textiles innovants (CETI).

L’objectif : être le plus proche possible de la demande, pour éviter stocks et invendus. On pourrait même imaginer qu’un jour, le client valide les collections en magasin, qui seraient alors produites à la demande.

La mode éthique en liens

1. Évaluation réalisée par SloWeAre, plateforme de référence de la mode éco-responsable.

2. Ces "chutes de prod" représentent 15 % de la production mondiale selon Mylène L’Orguilloux, cofondatrice du collectif Zero Waste Design Online.