Les jeunes ne veulent plus des bullshit jobs

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Nombreux sont ceux qui, autour de la trentaine, abandonnent le confort d’un CDI pour échapper à un emploi ressenti comme vide de sens et ennuyeux.

« Un métier qui a du sens. » C’est le critère n°1 lors du choix d’un emploi pour 70 % des 18–30 ans d’après une enquête d’OpinionWay pour L’Union des employeurs de l’économie sociale et solidaire. Après des études poussées et quelques années de vie active, certains jeunes abandonnent même leur CDI, prêts à se lancer dans l’inconnu de l’entrepreneuriat ou d’une vie de digital nomad. Souvent parce qu’ils n’arrivent plus à savoir pourquoi ils se lèvent le matin.

Un job sur cinq concerné

Ce phénomène, c’est l’anthropologue américain David Graeber, à l’origine du mouvement Occupy Wall Street, en 2011, qui l’a conceptualisé en 2013 dans l’article « Sur le phénomène des jobs à la con ». Succès immédiat de l’expression. Ces bullshits jobs, en anglais dans le texte d’origine, n’ont pas de définition précise, mais ont en commun d’être, pour ceux qui les occupent, ennuyeux et vides de sens bien que parfois très bien rémunérés. En France, près d’un actif sur cinq, souvent urbain et salarié d’un grand groupe, a le sentiment d’occuper un bullshit job, selon une étude réalisée par Kantar TNS pour Randstad publiée le 1er mai 2019.

Trouver son ikigaï, la recette japonaise contre les « jobs à la con »

Dans l’archipel nippon d’Okinawa, territoire qui compte la plus grande concentration de centenaires au monde, a été pensée une méthode pour trouver SA raison personnelle de se lever le matin. Cela s’appelle trouver son ikigaï, soit littéralement une vie (iki) qui vaut la peine (gaï). D’après ce concept, l’épanouissement passe par une activité qui conjugue quatre éléments : les talents personnels, ce que l’on aime particulièrement faire, ce pour quoi il est possible d’être correctement payé et ce qui a une utilité au-delà de l’individu.

« Brasser de l’air »

« Mon poste existait uniquement pour valider publiquement que ma boîte était structurée en termes de qualité, pour obéir à des normes. Je ne faisais que fournir des tableaux que personne ne suivait », se souvient Monia, 30 ans, ancienne ingénieure en qualité et certifications dans un bureau d’études. « J’avais la sensation de brasser de l’air, j’ai même arrêté progressivement d’écrire le reporting demandé et il ne s’est rien passé ! (…) Ce poste était une prison dorée, mais il m’a fait perdre toute estime de moi », raconte la jeune femme. Aujourd’hui, elle travaille dans une start-up et suit en parallèle une formation en nutrition, « pour me rapprocher de l’humain ».

À l’issue de ses études d’ingénieur, Aurélien, 27 ans aujourd’hui, trouve un poste « dans le conseil » et se retrouve placé chez un client, la SNCF. « Je passais mon temps à rédiger des fiches pour préparer des réunions auxquelles je n’assistais pas, se souvient-il. Je pense que 70 % du contenu n’était jamais lu. Je travaillais deux à trois heures par jour, mais je devais être présent huit heures. » Le cabinet de conseil, son employeur, refuse de prendre en compte son mal-être : « Ils facturaient ma prestation 500 euros par jour. Tant que l’argent rentrait, ils se fichaient du reste. » Aurélien a tenu 18 mois avant de lâcher son CDI. Aujourd’hui, il suit une formation de plombier-chauffagiste : « Ça me permet de me confronter à la technique et de retrouver une utilité dans mon travail, avec un sentiment de concret et la satisfaction de pouvoir expliquer simplement ce que je fais. »

Même constat chez Antonella, 31 ans, de Saint-Mandé, employée par une compagnie d’assurances « pour écrire pendant des mois, des présentations PowerPoint censées améliorer les conditions des employés, sans qu’aucun contact n’ait eu lieu avec ces derniers ». Jusqu’au brown out : littéralement, une chute de tension qui « exprime la douleur et le malaise ressentis suite à la perte de sens de ses objectifs de travail et à l’incompréhension complète de son rôle dans la structure de l’entreprise », selon la définition du docteur François Baumann. Huit mois après qu’elle a décidé de quitter son CDI, aucune offre d’emploi n’a été publiée pour la remplacer…

Les gens veulent un cap clair

Le point de vue de Jean-Laurent Cassely, auteur de La Révolte des premiers de la classe. Métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines, Arkhé (2017).

Quels secteurs d’activité concentrent le plus de bullshit jobs ?
Jean-Laurent Cassely :
Ce sont souvent des emplois de cadres supérieurs dans de grandes entreprises dont le travail est complètement dématérialisé. Qui sait à quoi occupe ses journées un corporate logger ou un « consultant en production digitale », à part passer son temps à faire des tableaux Excel, écrire des e-mails et courir de réunion en réunion ?

Dans votre ouvrage paru en 2017, vous donnez de nombreux exemples de victimes de bullshits jobs devenus boulangers, restaurateurs, fromagers, pâtissiers… À votre avis, pourquoi les métiers de bouche les attirent-ils autant ?
L’alimentation est une fonction primaire, elle présente l’avantage d’être très incarnée. Ce sont des métiers faciles à décrire, et ceux qui les choisissent pour se réorienter pensent qu’ils auront un objectif clair, un retour immédiat de la satisfaction des clients et des contacts humains. L’apparente simplicité de ces métiers est très rassurante pour des personnes qui sont passées par des bullshit jobs, désormais loin des tours de bureau et des open spaces.

Pour aller plus loin

« On the Phenomenon of Bullshit Jobs », D. Graeber, Strike ! Magazine, 2013
Documentaire Les Aventuriers du travail nomade, D. Prunault et H. Demeude, 2018.