Prospectivistes : ils imaginent nos futurs emplois

Adeline Raynal
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Faire de la prospective suppose de mener des recherches sur l’évolution des sociétés et d’en dégager des éléments de prévision. Trois prospectivistes dévoilent comment ils imaginent l’avenir du monde professionnel.

En 1955, la France comptait 6,3 millions d’agriculteurs et le grand public était encore loin de pouvoir imaginer ce qu’est Internet. Aujourd’hui, l’Hexagone ne compte plus que 500 000 agriculteurs, et le numérique a envahi notre quotidien. En 60 ans, les innovations technologiques et sociales ont profondément métamorphosé le marché du travail. Et nos métiers avec. Imaginer ce que sera la vie professionnelle des enfants qui naissent aujourd’hui est un exercice périlleux : il est par définition difficile de prévoir avec assurance l’évolution des technologies et surtout de leur usage !

En chiffres

65 %

Des enfants entrés en CP en 2016 exerceront un métier qui n’existe pas encore selon le Forum économique mondial.

65 % des enfants entrés en CP en 2016 exerceront plus tard un métier qui n’existe pas encore, d’après un rapport du Forum économique mondial. Comment dès lors, raisonne-t-on pour imaginer le futur ? Comment essayer de modéliser des scénarios pour anticiper les besoins du futur marché du travail ? Cette tâche complexe revient aux prospectivistes du travail, qui ont chacun leurs méthodes.

La première consiste à rêver son avenir idéal. « L’avenir est un modèle de volonté. Ce n’est ni un héritage nécessaire ni un déterminisme, c’est profondément un choix, une volonté. Demain sera profondément ce que vous allez en faire », considère Mathieu Baudin, directeur de l’Institut des Futurs souhaitables. Il accompagne des jeunes dans leur réflexion d’orientation en partant de ce postulat : « Le futur étant une matière extrêmement volatile, un enfant a surtout besoin d’outils pour développer son imaginaire afin de trouver ensuite ce qu’il veut faire comme métier. » Il encourage vivement à prendre de la hauteur et à ne pas se mettre de limites pratiques immédiates, celles-ci pouvant évoluer à l’avenir. Il imagine ainsi des « chauffeurs de taxis volants » !

Suivant ce conseil, des élèves de l’académie de Caen se sont autorisés à rêver en participant durant l’année scolaire 2018-2019 au concours annuel « Inventer un métier du futur ». Leur enseignant les a accompagnés pour faire fuser les idées de chacun : l’agricosmoneur qui cultive de la nourriture dans l’espace, le brachistologue qui installe des « kits branchies » sur les humains, l’éboueur maritime qui nettoie les océans, le créateur de rêves…

Croiser innovation et enjeux sociétaux

D’autres préfèrent partir du présent. « Pour imaginer les métiers du futur, je pars de l’observation du terrain. J’interroge les entreprises de toutes tailles et sur différents territoires français, afin de comprendre leurs besoins, leurs difficultés et les solutions qu’ils imaginent pour y remédier. J’observe aussi de près comment évolue le droit du travail », décrit Erell Thevenon-Poullennec, déléguée générale de l’Institut pour l’innovation économique et sociale (2IES). Elle estime que des data scientists, capables de manipuler la donnée, mais aussi de comprendre l’environnement sociologique, économique, éthique dans lequel elle s’inscrit, ont un bel avenir professionnel. Au-delà du cadre de l’entreprise, Anne-Caroline Paucot (voir ci-dessous) estime qu’il faut combiner deux aspects : « Les nouveaux métiers s’imaginent en mettant en lien les innovations technologiques (l’impression 3D, la réalité augmentée, l’intelligence artificielle…) avec les problèmes sociétaux que l’on va devoir régler à l’avenir (le réchauffement climatique, le vieillissement de la population, les problèmes d’accès à l’eau, l’accroissement de la population mondiale…). » Elle cite l’exemple d’un métier apparu au Japon, à la croisée de la psychologie, de la gérontologie et de la technologie. Il s’agit d’accompagner les personnes les plus âgées à l’utilisation de la technologie. Un métier qui n’aurait jamais existé sans le vieillissement de la population et les innovations de ces dernières décennies !

“Les entreprises vont avoir besoin de profils très diversifiés alors qu’aujourd’hui l’enseignement est trop souvent formaté.”

Erell Thevenon-Poullennec

Compétences transverses exigées

Anne-Caroline Paucot parcourt les salons technologiques, se renseigne sur des sites Web spécialisés, s’interroge sur les problèmes à résoudre à l’avenir et imagine, à partir de cette matière, les métiers qui répondent aux enjeux de demain. Un travail que l’on peut mener par secteur d’activité : la santé, la mode, la restauration… « Pour imaginer des métiers futuristes, il ne faut pas regarder ce qui existe aujourd’hui, mais s’interroger sur l’évolution que pourrait connaître le secteur d’activité dans lequel on souhaite travailler », conseille-t-elle. C’est ainsi qu’elle a par exemple imaginé le métier de funébriste, cet employé des pompes funèbres d’un nouveau genre, chargé d’enterrer les vies virtuelles des défunts.

S’il est difficile de s’accorder sur la méthode pour penser les métiers du futur, tous convergent sur le fait qu’ils seront probablement liés aux sujets de la transition écologique, la vente en ligne, le recueil automatisé des données, les nouvelles mobilités ou encore la numérisation des usines. D’ailleurs, les compétences de demain seront probablement transverses : « Il faudra à la fois maîtriser les aspects technologiques, mais aussi l’insertion de cette technologie dans un environnement économique et social, avoir une réflexion éthique », prévoit Erell Thevenon-Poullennec. Un point de vue corroboré par les rapports de think tanks internationaux comme le Hub Institute. D’après une étude du cabinet de conseil américain McKinsey & Company de 2017, ce sont bien ces qualités qui préserveront du chômage à l’avenir. « Les travailleurs du futur consacreront plus de temps à des activités moins bien maîtrisées par les machines (…) nécessitant davantage de compétences sociales et émotionnelles et des capacités cognitives plus avancées, telles que le raisonnement logique et la créativité », estiment les auteurs de cette étude.

Bref, évoquer les métiers futuristes ne revient pas à prédire, ce qui serait prétentieux, mais à imaginer des possibles en fonction du fonctionnement sociétal dans lequel on se projette. Au fil des siècles, certains métiers sont apparus puis, avec l’évolution des mœurs, de la technologie, ils ont disparu. Pour certains, on ne peut que s’en réjouir. Qui voudrait que le métier de bourreau redevienne une réalité en France ? Mais d’autres métiers, désormais uniquement rencontrés au cinéma, nous replongent dans des temps désuets : allumeur de réverbères, poinçonneur du métro, opérateur d’ascenseur ou crieur public… Qui sait quels seront les métiers actuels qui prendront la même direction ? Charge à chacun de l’imaginer. En restant humble : « Il y a 50 ans, quel prospectiviste avait prédit la révolution du sans-fil ? » interroge Erell Thevenon-Poullennec.

Éco-mots

Prospective économique

Le mot « prospective » vient du latin prospecto qui signifie regarder en avant, avec l’idée d’attendre, d’épier. Faire de la prospective, c’est donc porter sa réflexion sur l’avenir pour orienter l’action du présent. Industriel, enseignant en philosophie, résistant puis haut fonctionnaire, le Français Gaston Berger est considéré comme le père de la prospective économique. Il a inventé le mot dans les années 1950. « Regarder un atome le change, regarder un homme le transforme, regarder l’avenir le bouleverse », écrivait-il.

En 1910, ils décrivaient les français de 2010

Des pompiers ailés, des robots-coiffeurs, une machine maquilleuse… En 1910, les illustrateurs français Villemard et Jean-Marc Côté s’étaient déjà lancés dans un exercice d’anticipation osé. À partir des innovations qui commençaient à naître, ils ont imaginé et dessiné des scènes de la vie quotidienne dans les années 2000. Le postier rural était par exemple représenté sur un petit avion, délivrant une lettre suspendue dans les airs – on peut faire le parallèle avec les livraisons par drone d’aujourd’hui. Une aide ménagère est assistée d’un robot qui passe le balai – comment ne pas penser aux robots aspirateurs que nous connaissons ? En tout, une douzaine de vignettes représentaient des saynètes de la vie quotidienne. Toutefois, les illustrations prêtent à sourire. Et poussent à la plus grande humilité lorsque l’on imagine notre propre futur ! « C’est souvent le problème des prospectives : se contenter d’augmenter, de déformer la réalité que l’on connaît », juge Mathieu Baudin. Avant de faire remarquer : « L’ordre social change rarement dans une science-fiction. »

Pour aller plus loin

Rapport « The Future of Jobs 2018 » publié par le Forum économique mondial en septembre 2018
Rapport « Emerging technologies impact on society and work in 2030 » publié par Dell et l’Institute for the future en juillet 2017
L’étude « Technology, jobs and the future of work », publiée par l’institut McKinsey & Company en 2017

La série de podcasts « What is the future of work » de l’institut McKinsey & Company (2017)