Smart City, batailles pour le contrôle de la ville du futur

En pratique

Smart City, batailles pour le contrôle de la ville du futur

Le concept de Smart City est devenu un marché à plusieurs centaines de milliards d’euros. Les géants du numérique dominent, mais les entreprises de l’ancien monde les rattrapent. 

Décembre 2019. District de Nanshan, à Shenzhen (Chine), siège de Tencent, la maison mère de WeChat. Dans une salle immense, sur des écrans XL diffusant une lumière bleutée, 50 graphiques stylisés racontent ce qui est en train de se passer dans cette ville de 10 millions d’habitants.

Rue après rue, canalisation par canalisation, chaque feu rouge est modélisé, chaque rame de métro est figurée. Tout est connecté, suivi, mesuré.

Même scène futuriste, même ambiance d’omniscience technologique chez Huawei, toujours à Shenzhen, puis chez Alibaba, à Hangzhou. Les géants chinois de la Tech se lancent à l’assaut de la ville intelligente, la Smart City, et pas seulement par enthousiasme cyber.

Ils se battent pour les énormes contrats publics qui se profilent. Chaque groupe pousse son modèle de ville intelligente en espérant déployer à des échelles gigantesques ses technologies d’après-demain.

Chez Tencent, la plateforme WeChat, avec ses services de paiement intégrés, est à la manœuvre. Vous prenez le bus ? Inutile d’acheter un ticket. Votre smartphone communique avec le véhicule et vient nourrir un système d’information qui représente le trafic en temps réel avec une netteté incroyable. 

L’Intelligence artificielle lit toutes ces données, les brasse et en extrait la route la plus rapide pour le camion de pompiers, la bretelle d’autoroute optimale pour l’ambulance qui doit traverser la ville et atteindre les urgences. D’ailleurs, l’IA indique aussi l’hôpital le plus proche, le nombre de lits vides, les équipements disponibles.

Un embouteillage menace ? Les caméras de surveillance prennent le relais pour comprendre ce qui se passe. Et le système de reconnaissance faciale permet même de savoir qui est cet homme entre deux âges qui stationne illégalement sur le trottoir.

La Tech va rendre les mégapoles plus habitables, plus supportables, mais il y aura un prix sociétal à payer.

Big data, big city

La Chine de Xi Jinping, avec ses ambitions technologiques, ses investissements publics colossaux et son penchant Big Brother, a fait de la Smart City une des clés de son "turbo développement".

En 2005, la Corée du Sud avait ouvert la voie avec la ville de Songdo, créée ex nihilo autour d’une infrastructure numérique.

Mais c’est en Californie, la même année, que la Smart City prend vraiment son essor, quand l’équipementier informatique Cisco lance un programme de recherche, un parmi d’autres, pour voir ce que donneraient les suites informatiques intégrées appliquées à la gestion des villes. Bientôt rejointe par IBM, l’entreprise de San Jose comprend vite le potentiel de son concept.

D’un côté, la puissance et l’omniprésence des réseaux de communication, de l’autre, l’explosion des objets connectés, la conjonction des deux permettant la gestion en temps réel de tous les flux qui font la vie urbaine.

La circulation routière, mais aussi l’électricité, l’eau, la propreté, les déchets, les flux d’usagers d’un bâtiment ou d’un service public, tout peut être capté, analysé, interprété, modélisé et piloté à distance. L’ingrédient décisif de cette révolution, ce sont les big data, ces montagnes de données mal assorties et souvent incomplètes que l’on commence à savoir apprivoiser.

Le fabuleux marché de l’éclairage public

Puissance du réseau, multiplication des points de connexion (des smartphones aux capteurs qui équipent les objets connectés de l’Internet of things), nouvelles technologies de gestion des données en temps réel : tout est prêt pour que le concept devienne un marché.

Et pas n’importe quel marché, car deux tendances se superposent et s’entrechoquent : d’une part, le développement de nouveaux services numériques, d’autre part la transformation des anciens services.

L’éclairage public, par exemple, est un marché depuis qu’en 1879, Thomas Edison a illuminé Christie Street à Menlo Park. En 2019, le cabinet de conseil Arthur D. Little évaluait à 320 millions le nombre de mâts d’éclairage dans le monde. Les équiper de leds, de capteurs, les connecter, mettre en place un système de pilotage à distance, tous ces besoins dessinent un marché colossal. À la hauteur des économies réalisées.

Chasse aux économies urbaines

Retour en France. La ville de Paris, il y a une dizaine d’années, annonçait vouloir diviser par deux une facture annuelle de 13 millions d’euros.

L’agglomération d’Angers, pour sa part, espère économiser 66 % sur son éclairage, grâce à la Tech. L’éclairage public n’est qu’un élément parmi d’autres.

Comme le rappelle Constance Nebbula, membre de la commission permanente d’Angers Loire Métropole qui va investir 178 millions d’euros dans un projet de territoire intelligent, « une ville gère aussi des bâtiments, des gymnases, des écoles, qu’il faut éclairer et chauffer ». La performance énergétique représente un triple enjeu : économies d’argent public, limitation des émissions de CO2 et qualité du service offert au public.

Parmi les autres branches de la Smart City, certaines connaissent un essor fulgurant, car les solutions déployées répondent à une demande sociale aussi forte que frustrée.

Le cabinet californien Market Research Future promet ainsi de réinventer la sécurité publique. Caméras, systèmes de surveillance, de reconnaissance, et même drones, toute une gamme Smart City se déploie. Elle devrait former un marché de plus de 300 milliards de dollars d’ici 2023, porté par les grandes métropoles des pays émergents.

Les mêmes caméras, associées à des données GPS issues des véhicules, sont utilisées pour piloter le trafic automobile. À Niterói, au Brésil, des caméras filment les voitures arrêtées au feu : plus la file est longue, plus longtemps le feu reste au vert. Dans les Hauts-de-Seine, sur le boulevard circulaire de La Défense, on teste des systèmes prédictifs pour affiner la signalisation. À Pittsburg, aux États-Unis, un système utilisant l’Intelligence artificielle, déployé à une cinquantaine d’intersections, a réduit de moitié les bouchons.

Ville de Pittsburgh, smart city

Temps gagné, émissions et pollution évitées… les bénéfices pour les usagers et les citadins sont évidents.

Tous services confondus, le marché global de la Smart City à l’horizon 2025 est évalué à plusieurs centaines de milliards. L’Observatoire de la vie connectée l’évaluait déjà à 773 milliards de dollars en 2016, avec un horizon de 3 650 milliards de dollars en 2025. Le cabinet Frost & Sullivan donne des chiffres similaires (900 milliards en 2016, une croissance annuelle supérieure à 20 %).

Les entreprises de "l'ancien monde" répondent présent

Depuis 10 ans, l’explosion du marché est allée de pair avec une concurrence croissante. Les pionniers technologiques Cisco et IBM, sont aussi compétents dans le hardware (matériel) que dans le software (logiciel). C’est aussi le cas de Huawei et de Honeywell. Ils ont été rejoints par des pure players du numérique comme Microsoft, Alibaba ou Google (qui a annoncé en mars 2020 l’abandon du projet Quayside porté par sa filiale Sidewalk Labs).

Mais la vraie nouveauté, c’est l’arrivée sur ce marché d’entreprises de l’ancien monde, qui n’ont pas l’intention de regarder les trains passer. Le Français Schneider Electric, l’Allemand Siemens, l’Américain General Electric, le Japonais Hitachi sont ainsi des industriels du monde physique, même s’ils ont acquis une forte composante technologique. 

En France, les entreprises les plus actives sont Engie, fournisseur de services énergétiques, qui a gagné l’appel d’offres d’Angers Loire Métropole, et les géants de l’eau et du déchet Suez et Veolia, qui ont grimpé en gamme pour ne pas rater le train technologique de la transition environnementale. Ils commencent à gagner des appels d’offres de Smart City contre des géants du numérique.

Bouygues concurrent de Microsoft

Les municipalités ne veulent pas de gadgets, elles veulent faire des économies, d’où la priorité donnée à l’éclairage public. On commence par là et avec les sommes épargnées, on finance le reste du projet.

La ville du futur fait rêver, mais le besoin, c’est qu’elle puisse fonctionner mieux avec moins de ressources. Avec des capteurs et des jumeaux numériques, on peut diminuer la consommation d’énergie des bâtiments de 20 % ou réduire la consommation d’eau pour l’arrosage public de 30 %.

La Smart City offre donc une revanche de choix aux entreprises bien physiques du vieux monde. C’est comme ça que Bouygues, géant du BTP, a gagné l’appel d’offres Smart City de Dijon. Diversifié tardivement dans la téléphonie, il a été contraint d’innover et de devenir un expert des bâtiments intelligents et des écoquartiers. La Smart City fait la jonction entre passé et futur. 

Les industriels de la brique se mettent au clic. Et les géants du numérique plongent dans le physique, comme Tencent qui veut bâtir des villes. Objets connectés, villes intelligentes : entre le réel et le virtuel, les frontières s’effacent. Bouygues concurrent de Microsoft, qui l’eût parié il y a 10 ans ?