Télétravail : faut-il sauver la pause-café à l'heure de la distanciation sociale ?

Avec le confinement, adieu la pause devant la machine à café avec les collègues. Le télétravail invite à réinventer ces moments d’échanges particuliers mais attention, la convivialité ne se décrète pas. Troisième épisode de notre série "Nos vies de bureau confinées".

Marjorie se souvient. « Dans mon entreprise, nous avions une machine à café à chaque étage mais je me déplaçais quand même en bas, à ‘l’Agora’. Pour prendre de vraies pauses et participer à ce qui ressemblait à des réunions informelles, détaille cette responsable des relations publiques dans le secteur du luxe. Ici, j’apprenais toujours quelque chose d’utile pour débloquer une situation ou alors je captais ces petits éléments me permettant, par la suite, de mieux comprendre la réaction de tel ou tel collaborateur. Surtout, la pratique du lobbying interne est cruciale dans l’entreprise. Les pauses-cafés étaient le lieu et le moment parfaits pour influencer deux ou trois personnes avant des réunions importantes. »

"Instaurer des rituels courts"

A l'heure du télétravail désormais généralisé par la crise du coronavirus, la vie en commun en entreprise, souvent symbolisée par la pause-café, est mise à rude épreuve. L'activité à distance invite à réinventer ces moments d’échanges particuliers, signe, en temps normal, de convivialité et moment idéal, pour les salariés, pour glaner quelques précieuses informations.

Nombre d’entreprises tentent de recréer cette atmosphère. Début avril, une grande entreprise publique a même envoyé à ses troupes un guide intitulé « le management à distance en situation de crise ». Conseil n° 1 : « entretenez le lien social ».

Des pistes sont proposées : « installez des temps d’échanges informels comme ceux qu’on partage habituellement à la machine à café ; appelez un collaborateur directement plutôt que d’envoyer de nombreux messages ». Des ‘’astuces’’ sont mêmes suggérées, comme cette proposition d’instaurer des « rituels courts informels et quotidiens de 5 à 10 minutes » du type « celui qui parle boulot à un gage ». Les salariés sont aussi incités à « dire quelque chose de gentil et de sincère à la personne dont le prénom suit immédiatement le sien dans l’ordre alphabétique. »

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Dans l’entreprise de Marjorie, des cafés virtuels étaient planifiés une à deux fois par semaine. L’assistante de son patron a même créé un espace “Confinés” sur l’intranet pour partager messages et vidéos. « Mais toutes ces initiatives des débuts tombent peu à peu en désuétude. La convivialité au travail ne se décrète pas », tranche-t-elle.

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Des salariés s’organisent donc par eux-mêmes. « Je multiplie les appels "gratuits" sans dire “on se fait un café virtuel ?” On sait que cet échange est fait pour souffler. Je partage ces moments uniquement avec ceux avec qui j’ai de l’affinité. Les autres ne m’appellent pas non plus. Mais l’autre soir, une directrice m’a téléphoné pour prendre de mes nouvelles. On a parlé Pilates, randonnée et je me suis retrouvée à lui envoyer un document hyper-important pour elle à la fin de la discussion… ».

"J’ai besoin de soupapes dans la journée"

Suzanne, qui dirige une équipe dans les transports industriels, n’a pas cherché non plus à instaurer des pauses virtuelles partagées. « Je ne connais rien de la vie de mes collègues, ni eux de la mienne. Je ne vois pas pourquoi ça changerait, » explique la manager en poste depuis cinq ans. Elle s’estime même plus tranquille quand elle n’est pas en permanence dérangée par un collaborateur croisé dans les couloirs ou qui passerait la tête dans son bureau.

Marc trouve également certains avantages à la « distanciation sociale » au travail. Ce banquier s’amuse : « Au bureau, on s’envoie des sms pour se retrouver à la machine à café. Mais on y croise toujours un collègue qu’on n’aime pas trop, celui qui se plaint tout le temps et devant lequel on ne peut pas déconner. J’aime bien partager des ragots avec quelques gars de mon équipe. Du coup, en ce moment, spontanément, on s’appelle. J’ai besoin de soupapes dans la journée. »

Attaché à ces moments de convivialité, Marc vit le télétravail comme une petite révolution. Avant le confinement, il avait toujours refusé d’exercer un jour par semaine depuis chez lui. Par peur de rater des informations cruciales distillées à la machine à café, ou d’être moins influent en réunion. 

Quand tu es le seul à distance, on t’oublie facilement. L’accès à la parole est difficile. Au moins, en ce moment, on est tous dans la même situation et tout le monde s’écoute

Marc, Banquier

Après plusieurs semaines de télétravail, le voilà donc rassuré. « Je n’ai pas l’impression de louper les informations importantes. Peut-être parce que je suis là depuis longtemps. Les gens me connaissent, ils m’identifient et me gardent dans la boucle. C’est peut-être plus dur pour celles et ceux qui viennent d’arriver ».

Le travail en équipe, facteur de cohésion

Sa crainte était-elle injustifiée ? Pas tout à fait, à en croire une étude du ministère du Travail publiée en 2019. Les cadres télétravaillant une journée par semaine déclarent ne pas manquer d’informations sur la situation générale dans les domaines suivants : « politique salariale, organisation du travail ou encore intention d’embauche ou de licenciement ».

En revanche, « du fait de l’éloignement physique, le télétravail comporte un risque d’isolement du salarié vis-à-vis du collectif de travail », estimaient les auteurs. Les télétravailleurs interrogés s’estimaient « moins souvent aidés que leurs homologues par leur hiérarchie et par leurs collègues pour mener à bien leurs tâches. ». 

Finalement, le travail à distance n’affecte pas tant que ça la convivialité ou la transmission d’informations sur la vie de l’entreprise, mais davantage la qualité du travail en équipe. Qui dépasse le cadre de la simple pause-café.

Série | Nos vies de bureau confinées

A partir de témoignages et de situations concrètes, Elsa Fayner interroge notre manière de travailler à l’heure du Coronavirus. En 5 épisodes, la série « nos vies de bureau confinées » explore ce qui pourrait bien devenir notre façon de travailler « après » le confinement. Les illustrations sont signées Simon Bournel.