Air France. "Un avion neutre en carbone, ça n'a aucun sens"

Huit milliards pour l’industrie automobile, 15 milliards pour l’aérien dont sept pour le fleuron Air France… L’État veut sauver à tout prix les secteurs pourvoyeurs de dizaines de milliers d’emplois menacés par la crise du Covid-19. Il exige en échange une meilleure prise en compte des impératifs environnementaux. Le deal est-il tenable à long terme ?  Non, tranchent Emmanuel Bonnet et Alexandre Monnin. Ces enseignants-chercheurs à l'ESC Clermont et membres de l'Origens Media Lab invitent à dépasser la contradiction apparente entre la dépendance socio-économique du pays à ces entreprises et les impératifs écologiques. Leur solution : anticiper leur fermeture, inéluctable, en raison de leur contribution négative au climat. Pour eux, même l’innovation ne peut sauver ces industries “zombies”.

Pour L’Éco. Fallait-il dépenser des milliards d’euros pour sauver Air France et plus largement la filière aéronautique française ?

Alexandre Monnin. La réponse ne peut être binaire. Air France est l’exemple concret d’un dilemme qui va rythmer les futures années : protéger les emplois d’un secteur dont l’activité est écologiquement condamnée. La compagnie aérienne française emploie 40 000 personnes (300 000 pour la filière complète, NDLR). Elle est cruciale pour le tissu économique français. Mais cette entreprise contribue également au dérèglement climatique. Au-delà même du facteur écologique, son avenir n'est plus assuré. Pourtant, stopper cette industrie, c’est faire face à des difficultés sociales majeures. 

Ces injonctions contradictoires concernent bien sûr l’aéronautique mais aussi d’autres secteurs comme celui des sports d’hiver de manière encore plus urgente. Il faut donc trouver les moyens de dépasser cette dépendance socio-économique des territoires à ces grands acteurs ou secteurs économiques dont l’activité n’est ni vertueuse pour les écosystèmes, ni, surtout, viable.

L’État a accordé 1,5 milliard d’euros sur trois ans pour construire un appareil neutre en carbone d’ici 2035. La technologie et l’innovation ne peuvent-elles pas épargner l’avion ?

A.M. Aucun industriel n’a encore construit un avion neutre en émission, et lorsque l’on prend en compte toutes les phases de sa vie ça n’a (et n’aura) aucun sens. Pour le moment, les initiatives relèvent uniquement du greenwashing. L’avion électrique ne sera pas viable avant des dizaines d’années, s’il l’est un jour. Et dans plusieurs dizaines d’années la situation des compagnies aérienne est tout sauf assurée...

Plus globalement, l’innovation ne pourra pas tout résoudre. Ces organisations utilisent les promesses technologiques dans le but de prolonger un modèle qui n’a pas d’avenir. Peu importe le flacon (batterie électrique, hydrogène, etc.) tant qu’on a l’ivresse ! Des problèmes profonds expliquent cette crise de l’aviation.

Le physicien français José Halloy appelle cela une “une technologie zombie” : elle est basée sur des ressources limitées comme les énergies fossiles (ou qui ne s’inscrivent pas dans les grands cycles biogéochimiques - comme les métaux), une durée de vie à l’état de marche minimale et une durée de vie à l’état de déchets maximale.

Emmanuel Bonnet. Les acteurs économiques doivent apprendre à voir le monde tel qu’il est, le penser, l’affronter et non pas l’éviter. L’enjeu de cet apprentissage ne se réduit pas à l’adaptation de l’organisation à son environnement (l’un des modèles classiques en stratégie). Il s’agit de prendre au sérieux le monde dans lequel nous vivons. Il faut accepter que l'équilibre ne sera pas atteint.

Des décisions radicales peuvent s’imposer, comme la fermeture de l’activité. Mais il y a différentes manières d’envisager une fermeture. Selon le modèle classique c’est l’entreprise qui ne parvient pas à s’adapter. Tenir compte de l’Anthropocène suppose un autre type de réflexion. 

Éco-mots

Anthropocène

Nouvelle période géologique, où l'impact de l'activité humaine devient prépondérant sur l'évolution de l'écosystème terrestre, dépassant tous les autres facteurs naturels prédominant jusque-là.

La responsabilité sociale et sociétale des entreprises peut-elle résoudre le paradoxe entre développement économique et crise climatique ?

A.M. Dans nos travaux, chefs d’entreprise et top managers nous certifient, sous le sceau du secret, que ces enjeux de survie font timidement irruption dans les comités décisionnels. Nos interlocuteurs sont désemparés. Les experts de la Responsabilités Sociale des Entreprises (RSE) dressent un diagnostic très juste sur les menaces qui pèsent sur les activités de leur entreprise. Problème, ils n’ont pas les leviers - et le poids - suffisants pour bousculer le plan stratégique des entreprises.

C'est quoi la RSE ?

E.B. Les outils de la RSE ont accompagné ces dernières années la vie des entreprises. Le résultat n’est pas à la hauteur des enjeux climatiques. Il est temps de renoncer à la RSE pour repenser la stratégie face à la crise climatique. Cette prise en considération peut se faire au niveau décisionnel d’une structure, mais aussi dans d’autres situations : l’enjeu est de “mettre les mains dans le cambouis” et d’envisager concrètement “l’atterrissage” des organisations.

À la recherche du modèle économique des fermetures

Comment se passerait “un atterrissage” à l’intérieur d'une entreprise ? On aurait un “directeur des fermetures” ?

E.B. La transformation devra dépasser les individus et leurs fonctions. Elle ne passera pas par la création d’un titre, comme celui de “Chief Happiness Manager” dans les entreprises libérées. Ce devra être une transformation collective et partagée. L’État et les territoires auront un rôle crucial à jouer dans le cadre de la fermeture d’une activité. Il faudra penser la transformation du lieu des organisations.

Par quels moyens ?

A.M. Les organisations ont besoin de contraintes dictées par le politique ! Elles ne peuvent s’imposer des règles à elles-mêmes au risque d’être moins compétitives que leurs concurrentes. Elles attendent donc des règles collectives pour changer. Si une usine polluante doit fermer, l’objectif de la collectivité territoriale, sera de trouver des solutions pour éviter la perte d’activité des salariés.

La concertation entre les acteurs économiques et le pouvoir politique doit permettre de réfléchir à la mise en place d’activités de remplacement à la fois pertinentes et viables. Les fermetures d’usines avec perte d’activité ne doivent plus être la norme. L’enjeu est là : se soucier de justice sociale dans des  territoires dont une partie de l'activité est écologiquement condamnée.

E.B. L’enjeu démocratique sera clé ! Le modèle sur lequel nous travaillons ne sera pas centré sur l’entreprise comme seul acteur de la décision. La redirection écologique sera collective, intégrant toutes les parties prenantes. À Tignes, par exemple, des gens perçoivent des signaux faibles. Ils sentent que le modèle économique de la station de ski, malgré un enneigement encore au rendez-vous, ne sera bientôt plus tenable. L’exploitant doit les écouter.

Les entreprises trouveront-elles les capitaux pour accompagner la fermeture d’activité ? Personne ne voudra prêter à une entreprise qui va fermer...

A.M. "La décroissance est devenue une stratégie d’optimisation financière” nous expliquait un patron. Réussir un investissement demain, c’est avoir conscience que la “désaffectation” des ressources, dictée par des obligations écologiques, sera partie intégrante de certaines activités et organisations. Mais la réponse précise sur l'accompagnement "clé en main" de la fermeture écologique d'une entreprise n’existe pas encore aujourd’hui. Ce sera aux générations qui arrivent, et que nous allons former, d'imaginer demain le meilleur atterrissage possible. 

Pour aller plus loin

Sera-t-il possible... de concilier croissance économique et climat ? Un autre regard, par Philippe Aghion, économiste spécialiste d'innovation et de croissance.

Crédit photo : Laurent GRANDGUILLOT/REA