Economie

Ces entreprises qui s’engagent dans la « redirection écologique »

Face au changement climatique et aux limites planétaires, chaque entreprise mesure ses vulnérabilités et cherche à adapter son modèle économique. Certains dirigeants pionniers préfèrent prévenir que guérir.

Elsa Ferreira
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© Laurent CERINO/REA

Pendant six mois, chez Michelin, une équipe de 10 personnes s’est réunie quelques jours par mois pour penser l’anthropocène (l’époque géologique marquée par l’activité humaine) et son impact sur l’entreprise. Tous ont travaillé autour de la redirection écologique, une stratégie développée par les chercheurs Alexandre Monnin, Emmanuel Bonnet et Diego Landivar pour aider les entreprises à s’adapter aux enjeux de cette nouvelle ère. Pour proposer cette méthode aux organisations, les chercheurs ont lancé un master commun à l’école de management ESC Clermont et Strate, une école de design à Lyon. Hacer Us, instigatrice du groupe de travail au sein de Michelin, est l’une de leurs étudiantes. Leader d’initiative chez l’enseigne française, où elle travaille depuis 12 ans, elle a décidé de renforcer ses compétences sur les questions planétaires. Avec l’accord de sa société, partenaire du master, elle a intégré ce programme pour répondre à une question : « C’est quoi une innovation durable ? ».

L’objectif, c’est une approche systémique des enjeux pour planifier l’action de Michelin. Pour cela, Hacer Us a fait appel à de nouveaux outils. Certains ont été développés par les trois chercheurs, par exemple la fresque du renoncement, à travers laquelle les participants s’interrogent sur la valeur des activités de leur organisation, l’opportunité d’y renoncer (c’est-à-dire fermer certaines activités), les personnes impactées par une telle décision et les possibilités de réaffectation. D’autres outils ont été mis au point par d’autres économistes comme Kate Raworth et sa théorie du Donut, qui établit un espace « juste et sûr » pour l’humanité, situé entre un plancher social et un plafond environnemental.

Une fois la théorie intégrée, les participants peuvent imaginer un autre modèle économique plus durable et interroger certaines activités, comme les pneus de SUV, de Formule 1 ou encore de machines destinées à l’extraction minière, illustre Hacer Us. « Si par exemple, nous sommes deux constructeurs dans le monde à faire ces pneus et que nous décidons d’arrêter, cela peut faire basculer le secteur. » Pour l’instant, précise-t-elle tout de même, « nous identifions les activités critiques à des fins pédagogiques, pas pour prendre des décisions dans l’immédiat ».

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Bien au-delà de la RSE

Monnin, Bonnet et Landivar développent leur stratégie depuis 2017. Ils ont d’abord enquêté auprès de « patrons effondrés » pour analyser le désarroi de certains décideurs face au changement climatique. « C’était deux ans après la COP21, les questions d’effondrement étaient très présentes dans les médias et cette population ressentait une préoccupation nouvelle, raconte Alexandre Monnin. Je constatais une forme de dénuement au regard des outils et des perspectives disponibles. » Les chercheurs ont mis au point des protocoles et des outils pour accompagner les entreprises dans une transformation « démocratique, anticipée et non brutale ». Une stratégie qui va au-delà de la RSE car la RSE, estime le professeur et chercheur, consiste « à améliorer les processus sans revoir la source et les finalités ».

L’approche peut sembler radicale, elle se veut pourtant pragmatique. « Dans les discours écologistes, il est difficile de trouver une place pour les organisations. On note souvent une orientation très anticapitaliste », expose Alexandre Monnin. Les chercheurs, eux, prennent acte que de nombreuses activités sont prises en charge par des entreprises et qu’il faut donc s’intéresser à elles.

« Plutôt que d’attendre de heurter le mur, anticiper le renoncement », prônent les chercheurs. Ils ont accompagné des stations de ski à basse altitude dont les saisons deviennent de plus en plus incertaines, ou des piscines municipales, qui sont des gouffres énergétiques. Les entreprises sont d’ailleurs de plus en plus nombreuses à se presser aux portes du master. Les étudiants accompagnent par exemple une multinationale de 500 000 employés qui est « l’une des trois plus grosses émettrices de gaz à effet de serre », le secteur de l’assurance (avec une réflexion interorganisationnelle sur l’assurabilité du monde demain) ou encore une entreprise dont le produit phare est un dérivé d’hydrocarbure et qui souhaite basculer sur d’autres composants.

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Le jour venu…

Sur le champ de bataille climatique, le secteur de la construction est en première ligne : pénuries de main-d’œuvre, de matières premières, inflation, restrictions réglementaires… « Quand ils viennent nous voir », explique Jean-Pierre Dubé, consultant au sein du cabinet de conseil québécois Coboom, « les chefs d’entreprise sont encore dans une logique traditionnelle d’optimisation : Ils veulent doubler leur chiffre d’affaires, mais affrontent des contraintes. On leur explique que leurs limites sont celles de la planète ». Jean-Pierre Dubé conseille à ses clients de ne plus rechercher « l’hyper-croissance ». Limiter la croissance fait baisser la pression sur l’entreprise, mais aussi sur le dirigeant. La méthode ne prend pas auprès de tous et le cabinet assume ne travailler qu’avec les pionniers engagés, les « early adopters ». Il accompagne en ce moment trois entreprises du bâtiment et de la récupération de matériaux.

Alexandre Monnin, en est convaincu, « il faut s’engager dans cette dynamique dès maintenant, pour changer son fonctionnement et sa manière de penser l’avenir. C’est vital ». « Il est nécessaire d’explorer longtemps à l’avance toutes les pistes possibles pour faire face à la situation le jour venu, acquiesce Hacer Us. Ça ne veut pas dire que la redirection va devenir la stratégie de Michelin, mais quand ce sera nécessaire, on aura les personnes compétentes. »

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