Dans le film "En Guerre", Vincent Lindon est-il dans le même bateau que ses patrons ?

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Dans le film "En Guerre", Vincent Lindon est-il dans le même bateau que ses patrons ?

Dans le film "En Guerre", le réalisateur Stéphane Brizé plonge de façon ultra-réaliste dans le monde d'une usine qui ferme, et de toutes les batailles qui se livrent pour éviter ce funeste destin. Face à cette menace, ouvriers, syndicalistes et direction entament un dialogue de sourd.

Allez leur expliquer la compétitivité aux salariés. Allez leur expliquer qu'une usine qui a fait 17 millions d'euros de bénéfice l'année dernière, va fermer pour manque de compétitivité. Allez leur expliquer qu'ils vont perdre leur travail.

Éco-mots

Compétitivité

Capacité, pour une entreprise ou une économie, à conquérir des parts de marché face à la concurrence, soit grâce à un niveau de prix plus faible, soit grâce à une adaptation à la demande, à la qualité du produit ou à l’image de la marque.

Laurent Amédéo (Vincent Lindon), le leader syndical à la tête de la contestation sociale, ne mâche pas ses mots face à la direction de l’usine Perrin, à Agen. Celle-ci est en effet sur le point de fermer.

Et ce, malgré un accord de compétitivité signé deux ans auparavant entre la direction et les partenaires sociaux : passage aux 40 heures et suppression de diverses primes en échange d’une promesse de maintien de l’emploi pour 5 ans.

Éco-mots

Accord de compétitivité (ou accord de performance collective)

Accords pouvant être conclus au sein des entreprises, généralement dans le but de préserver l’emploi. Ces accords peuvent aménager la durée du travail, ses modalités d’organisation et de répartition et/ou modifier la rémunération des salariés. Cet accord a une durée limitée dans le temps, par défaut 5 ans. En présence d'un délégué syndical dans l'entreprise, l'accord de performance collective doit être signé par l'employeur et le délégué syndical (ou les délégués syndicaux). Le projet d'accord est soumis à la consultation des salariés. Il est validé s'il est approuvé par la majorité des salariés.

Incompréhension permanente 

Pourtant, la colère sociale est comprise par le patron de l’usine. Il est aidé par le directeur financier, qui tente d’expliquer la situation économique.

Notre taux de marge l'an passé, c'est 3,8%. Les objectifs de marge du groupe, c'est 7%. Moi, je suis désolé, je ne sais pas faire de bilan financier avec des taux de marge pareils."

Le patron insiste : "Il n'y a pas d'un côté la direction, de l'autre les employés, on est tous dans le même bateau."

Pourtant, tout à l’image montre la distance entre les deux mondes : le ton, le langage, la façon de s’habiller et surtout la peur de la fermeture.

Une représentante des salariés lui répond crûment : “Si on est dans le même bateau, vous êtes dans les couchettes du haut et nous dans celles du bas avec les rats”.

Allez leur expliquer la compétitivité aux salariés 
Laurent Amédéo (Vincent Lindon),

Personnage leader de la contestation dans le film et syndicaliste CGT

Le marché, ennemi omniprésent mais invisible

Malgré tout, les réponses apportées et l’empathie du dirigeant de l’entreprise indiquent sa sincérité et sa peine de voir l’usine fermer. “Cette douleur, on la ressent aussi à la direction.”

Lors d’une nouvelle réunion au sommet, le PDG du groupe en France insiste. “Quand on se lève le matin, on se lève pas en se demandant combien d'emplois on va supprimer. C’est une décision difficile, l’environnement économique nous est hostile.” Et s’il ne sera pas exempt de saillies manquant de diplomatie, difficile de voir dans leurs personnages des “grands méchants patrons”. 

Et c’est peut-être là, la force principale du film, cette impuissance rationnelle à laquelle font face les salariés, face à la réalité économique. “Pourquoi on ferme ?, justifie un dirigeant. La réponse, elle a un nom, elle a un visage : le marché.” 

Des salariés déchirés

Face à cette réalité économique, les salariés finissent d’ailleurs par se diviser. Certains basculent dans une lutte radicale avec des actions coups de poing (envahissement du siège du Medef, occupation d’une autre usine du groupe…).

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La dureté de la contestation monte crescendo tout au long du film. Image Diaphana Distribution

D’autres, résignés, tentent de négocier des indemnités de départ plus élevées.

Les débats sont violents, à la hauteur de la détresse vécue. "Ils t'ont filé une pelle pour creuser ta tombe" crie le leader syndical. 

L’usine finit implacablement par fermer. Et dans ces tranchées du front social, difficile de savoir qui était “En guerre” contre qui. 

Quand on se lève le matin, on se lève pas en se demandant combien d'emplois on va supprimer.
M. Censier,

PDG Perrin France

Making-of :

Dans “En Guerre”, avec ses acteurs amateurs, à l’exception du rôle principal incarné par Vincent Lindon, et ses séquences médiatiques plus vraies que nature, le réalisateur Stéphane Brizé fait le choix de l’ultra-réalisme social.

Un choix d’autant plus fort que le scénario n’est pas manichéen, donnant à cette fiction un air de documentaire. À voir.

Bande-annonce