Entreprises : la RSE est-elle compatible avec les objectifs des actionnaires ?

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Entreprises : la RSE est-elle compatible avec les objectifs des actionnaires ?

L’éviction d’Emmanuel Faber du groupe Danone pose la question de la mise en œuvre de la Responsabilité sociétale des entreprises (RSE), généralisée par la loi Pacte de 2019.

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Oui, car la RSE améliore la performance économique

Mégane Aellen, économiste à la Banque centrale européenne et cheffe de la délégation française au Y20 2021, chargée des enjeux d’inclusion sociale (à gauche).

En 2016, Emmanuel Faber déclarait aux jeunes diplômés de HEC : « L’enjeu de l’économie, de la globalisation, c’est la justice sociale. Sans justice sociale, il n’y aura plus d’économie. Il n’y aura pas non plus de justice climatique sans justice sociale. »

Cinq ans plus tard, le 14 mars 2021, il se faisait démettre de ses fonctions à la tête du groupe Danone à la majorité des voix des administrateurs. Dans ces conditions, difficile d’envisager que RSE et exigences de l’actionnariat soient conciliables.

Et pourtant ! Revenons sur leurs objectifs respectifs. D’un côté, la RSE vise une mise en pratique du développement durable à l’échelle de l’entreprise, qui se traduit notamment par le respect de l’environnement et des parties prenantes de celle-ci (collaborateurs, clients, partenaires, actionnaires) dans un souci de performance durable.

Éco-mots

Actionnaire

Personne physique ou morale qui, en investissant du capital dans une entreprise, en détient une part, acquiert un droit de regard et parfois de décision et peur recevoir des dividendes.

De l’autre, les actionnaires, de typologies très diverses, ont des objectifs de retour sur investissement parfois très variés.

Cependant, pour l’immense majorité d’entre eux – et sans même aller jusqu’à évoquer les actionnaires dits « responsables » qui investissent précisément dans des sociétés à forte RSE –, il s’agit d’investir dans une entreprise capable de maximiser sa performance financière à long terme.

RSE et actionnaires ont ainsi en commun un objectif de pérennité, mais qu’en est-il du profit, si cher aux seconds ? Il existe une importante littérature sur le lien empirique entre RSE et performance économique. En particulier, une étude de France Stratégie1 de 2016 prenant en compte plusieurs composantes de la RSE a démontré que, prises ensemble ou séparément, ces dernières influencent toutes positivement la performance économique.

Ce lien positif suggère que, si une entreprise est capable de mettre en place une politique RSE efficiente, sa performance économique devrait s’en trouver améliorée.

Dès lors, une politique RSE à long terme couplée à une stratégie financière efficace, via par exemple une politique généreuse de distribution de dividendes, ne pourrait qu’attirer des investisseurs et venir à bout des actionnaires les plus réticents, tout en leur donnant le sentiment d’œuvrer pour le bien de la planète et de ses habitants.

Éco-mots

Responsabilité sociale des entreprises (RSE)

Elle est définie par la Commission européenne comme l'intégration volontaire par les entreprises de préoccupations sociales et environnementales à leurs activités commerciales et leurs relations avec les parties prenantes.

Non. le capitalisme ne reconnaît pas les valeurs de la RSE

Edwige Cyffers, étudiante aux Mines ParisTech et à l’ENS Lyon en sciences de l’informatique, déléguée au Y20 en charge des questions d’innovation et de l’évolution de l’emploi liée à la révolution numérique (à droite).

En 2016, Emmanuel Faber fustigeait devant les nouveaux diplômés de HEC ceux qui, une fois au pouvoir, renonçaient à leur liberté par peur de perdre leur place. Cette conviction semble lui avoir finalement coûté son poste de PDG de Danone, sous la pression des actionnaires.

Cette éviction remet une fois de plus en cause le mythe d’un « en même temps » capitaliste, capable de prendre le tournant du développement durable.

Danone est en effet emblématique de la quête d’équilibre entre ces deux forces antagonistes. Son PDG historique, Antoine Riboud, affirmait déjà en 1972, lors des Assises du Conseil national du patronat français, que les objectifs économiques et sociaux étaient d’importance égale à ses yeux.

Volonté confirmée par divers actes : signature d’un accord cadre international avec les salariés en 1988, création de fonds comme Danone Communities, programme « Une personne, une voix, une action », etc.

La nomination, en 2014, d’Emmanuel Faber, qui dénote par son engagement au sein du CAC40, s’inscrivait dans cette logique. Sous sa présidence, Danone est devenue « entreprise à mission » dans le sillage de la loi Pacte.

Les actionnaires l’ont soutenu à plus de 99 %, mais pas longtemps. Neuf mois plus tard, la crise et la chute des performances les ont fait revenir aux vieux fondamentaux : des dividendes suffisants ou… la porte.

Difficile, donc, de pratiquer une RSE ambitieuse dans une entreprise cotée si les actionnaires n’y sont pas contraints. Pas d’entreprise responsable sans actionnaires responsables.

Les limites de la coexistence pacifique entre le monde de la finance et la volonté d’humaniser les entreprises sont de nouveau soulignées : les changements à la marge, l’inclusion d’indicateurs de développement ou autres gadgets de finance verte sont vite écartés tant qu’ils n’ont pas la même force que les actionnaires.

Dépeindre Emmanuel Faber en symbole du dépassement du capitalisme effréné pose problème. Bien sûr, dans son livre Chemins de traverse (Albin Michel, 2011), Faber soulignait qu’une baisse de 30 % des salaires des 1 % les mieux payés suffirait à doubler les salaires des 20 % les moins payés au sein du groupe.

Mais comment passer pour un fer de lance de la RSE quand on est soi-même un dirigeant assez traditionnel, avec une rémunération fixe d’un million d’euros par an, au management contesté, proposant en outre un plan de suppression de 2 000 emplois ?

Dans un monde où les inégalités ne font que croître, il nous faut donc des politiques bien plus ambitieuses que de simples incitations pour enrayer le mécanisme de concentration des richesses et promouvoir les fondements de la RSE.

1. « Responsabilité sociale des entreprises et compétitivité », de Salima Benhamou et Marc-Arthur Diaye