Augmenter les salaires pour en finir avec la pénurie de main-d'œuvre, est-ce suffisant ?

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Augmenter les salaires pour en finir avec la pénurie de main-d'œuvre, est-ce suffisant ?

Restaurants et cafés peinent à trouver une main-d'oeuvre qualifiée. Aux Etats-Unis, le président a suggéré une solution miraculeuse aux patrons du secteur, qui pourrait aussi valoir en France : augmenter les salaires. Ce n'est pas si simple.

« Pay them more », comprenez « Payez les plus ». Joe Biden a chuchoté ces trois mois lors d’une conférence de presse à la Maison Blanche le 24 juin dernier. Face à la critique des républicains concernant les allocations chômage mises en place par le gouvernement fédéral dans le cadre de la pandémie, le président américain a enjoint les entreprises à augmenter leurs salaires pour attirer les travailleurs. Suffisant pour résoudre la pénurie d'emploi dans le secteur de la restauration ?

En Chiffres

150 000 

employés de la restauration ont quitté le secteur pendant la pandémie en France.

Ces tensions sur le marché du travail commencent aussi à apparaître en France. Depuis l’assouplissement des mesures sanitaires, de nombreux hôtels et restaurants ne parviennent pas à retrouver l'activité d’avant-Covid. Dans les Hauts-de-France, la restauration a perdu environ 30% de ses effectifs, selon les chiffres de la chambre de commerce et de l’industrie de la région.

En tout, 150 000 travailleurs ont quitté le secteur sur cette dernière année. Tout un pan de l’économie, qui représentait tout de même près de 70 milliards d’euros de chiffre d'affaires en 2019, soit 2,5% des services marchands, peine donc à repartir. Une augmentation structurelle des salaires dans le domaine pourrait être une solution à moyen et long terme.

 Un choix politique

 « Pour un pays comme les Etats-Unis qui croit au marché, la remarque de Biden est plutôt sensée » affirme Thomas Berda, chercheur à l’Ecole d’Economie de Paris. Certains craignent cependant que cette hausse entraîne une spirale inflationniste. « Cette crainte n'est, à mon sens, pas fondée en France » précise le chargé de recherche au CNRS. La France connaît une faible inflation depuis plusieurs années et les entreprises font face à une demande croissante depuis la levée des mesures sanitaires. Pour lui, cette reprise semble donc, au contraire, être le moment idéal pour une revalorisation des salaires.

Pourtant, les patronats français et américains se plaignent du manque d’attractivité du marché du travail. Pendant la crise sanitaire, le gouvernement américain a assoupli les conditions d’obtention de l’assurance chômage. Le paiement des allocations n'est plus soumis à la recherche active d'un emploi. Dans certains États, les travailleurs disposent d'une souplesse supplémentaire : ils ne sont plus contraints d’accepter les emplois peu rémunérés qu'on leur propose pour continuer à toucher leurs allocations.

En France, une grande partie des saisonniers a pu bénéficier d’un report de la prise en charge des allocations chômage jusqu’en octobre, conduisant certains à rester sans activité, au moins pour la période estivale. « Il y a toujours un arbitrage à faire concernant la protection des minimas sociaux, c’est un choix politique » précise Thomas Breda.

Les entreprises doivent donc se montrer d’autant plus attractives, notamment sur le plan financier, pour que les travailleurs acceptent de renoncer au chômage, explique David Margolis, directeur de recherche en sciences économiques au CNRS. La pénurie risque de perdurer à court et à moyen terme si les entreprises n’augmentent pas les salaires.

En Chiffres

5

professionnels formés pour 8 postes à pourvoir dans la restauration

« Ce sont des problèmes récurrents d’une année sur l’autre, surtout dans cette période pré-été avec une forte saisonnalité » nuance Laurent Barthélémy, président de l’UMHI de Nouvelle-Aquitaine et vice-président d’Akto. Chaque année, pour 5 professionnels sortant de formation, les secteurs en nécessitent 7 ou 8, poursuit-il. Cette année, la crise sanitaire a apporté une complication supplémentaire à la saison. Les périodes d’inactivité ont aussi permis aux travailleurs de retrouver une vie de famille, les confrontant à la dureté de leur métier, précise Laurent Barthélémy. 

Une réallocation de la main d’œuvre

« Les tensions sur le marché du travail font penser à une réallocation plus profonde de la main-d'œuvre avec la crise » confirme Thomas Breda. En décembre 2020, 320 000 salariés français au chômage avaient bénéficié du système de formation mis en place par l’Etat, permettant souvent une reconversion des travailleurs dans d’autres domaines. 

Dans les métiers de l’accueil et de l'hôtellerie, les salariés ont cherché à valoriser leurs compétences auprès des banques et assurances, aux horaires plus conventionnelles.

Pour compenser, sur la demande des syndicats et des professionnels, l'État a réinvesti massivement dans la formation en hôtellerie et restauration. 50h à 70h d'apprentissage sont désormais proposées aux travailleurs sans expérience ni diplômes, mais peu de demandeurs d’emplois sont encore attirés par cette formule. Pour Laurent Barthélémy, l’assouplissement du droit au chômage est là aussi en cause. Ceux qui ont fait le choix de ne pas reprendre d’activité professionnelle ne se tournent pas vers la formation.

Aux Etats-Unis, et notamment en Caroline du Nord, certaines entreprises sont beaucoup plus offensives et proposent depuis peu des primes aux salariés prêts à travailler dans l’immédiat pour les attirer.

Vers un changement structurel du marché ?

Pour Thomas Breda, ce contexte pourrait bénéficier aux travailleurs : grâce à la pénurie de main-d'œuvre, ils se retrouvent en situation de force dans les négociations. Laurent Bathélémy le concède, les métiers de la restauration doivent se lancer dans un processus de revalorisation à la fois des salaires mais aussi du travail dans son ensemble. Parmi les 150 000 travailleurs ayant quitté le secteur cette dernière année, certains travaillaient dans le secteur depuis 25 à 30 ans, épuisés par les conditions de travail. Les professionnels demandent notamment une régulation plus stricte des temps de coupure.

Cependant, il ne faut pas ignorer les différences fondamentales entre les marchés du travail américain et français, rappelle Thérèse Rebière, maître de conférences en économie du travail au Conservatoire national des arts et métiers. Le marché du travail américain est plus flexible, ce qui a pour conséquence de le rendre plus réactif aux chocs. En contrepartie, les employeurs disposent d’une marge de manœuvre plus importante en période de reprise. La flexibilité leur permet d'employer, même à coûts élevés, puis de licencier si la reprise de l’activité ne se stabilise pas dans le temps.

En France, les employeurs doivent s'assurer de la longévité de la reprise pour assumer durablement une hausse de salaire. Une augmentation de salaire réel (hors inflation) semble donc peu probable à court terme en France, d’autant que la situation de pénurie est très fortement liée au contexte saisonnier. Il est cependant possible que les droits sociaux associés à la crise sanitaire puissent être le déclencheur d’un nouveau paradigme à long terme face aux tensions récurrentes sur le marché du travail dans ces secteurs.