Pierre Veltz : « L’industrie du futur sonne la fin de la mondialisation telle qu’on l’a connue »

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Pierre Veltz : « L’industrie du futur sonne la fin de la mondialisation telle qu’on l’a connue »

Dans l’industrie du futur, l’automatisation et la collecte des données vont entraîner un resserrement des chaînes de valeur, projette cet économiste et sociologue.

Pourquoi lui ?

Pierre Veltz est économiste, sociologue et ingénieur. Aujourd’hui professeur émérite à l’École des Ponts ParisTech, ce spécialiste de l’organisation des entreprises et des dynamiques territoriales a également enseigné à Sciences Po. Il est entre autres auteur de l’ouvrage La Société hyper-industrielle : Le Nouveau Capitalisme productif, paru aux éditions Le Seuil (2017).

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Pour L’Éco : Les technologies, le défi écologique ou même la crise sanitaire vont avoir des conséquences sur l’industrie. Le concept d’usine du futur est souvent évoqué. À quelles transformations doit-on se préparer ?

Pierre Veltz. Quand nous parlons d’industrie du futur, nous pensons essentiellement au changement technologique. Et c’est vrai que l’un des grands moteurs de l’évolution est lié à la technologie et à la numérisation.

Un premier aspect est la poursuite du vieux mouvement d’automatisation. Des tâches qui étaient réalisées par des humains vont être effectuées par les machines.

Jusqu’alors, beaucoup de tâches résistaient à la robotisation. Les machines n’étaient pas capables de reproduire des actions très simples pour les humains, comme le maniement de matières souples, la reconnaissance de formes.

C’est le cas pour le textile-habillement notamment, dont une bonne partie est sous-traitée dans des pays à bas salaire. Cela pourrait changer. Les robots savent maintenant faire des choses complexes, comme la couture. Le fossé est progressivement comblé.

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D’autre part, le travail humain est de plus en plus assisté par les machines. On trouve de plus en plus de « robots collaboratifs », les cobots. Les tâches humaines et les tâches machines se redistribuent et se complètent.

Mais l’impact principal de la numérisation, c’est la multiplication et le partage des données. La vraie nouveauté est là. Par le biais des capteurs, il est possible de recueillir des masses énormes de données, de les partager au sein de l’entreprise et même entre les entreprises. Cela va permettre une maintenance plus sophistiquée, un partage avec les fournisseurs, les clients etc.

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Enfin, il n’y a pas que la technologie. De nouveaux business model émergent. De plus en plus, les industriels vont vendre des services et non plus simplement des objets.

Il est important de souligner qu’il y a une interpénétration entre le monde des services et le monde de fabrication des objets : ce que l’on facture de plus en plus aux clients, c’est le service.

On passe d’une économie des objets à une économie des usages. Dans l’automobile par exemple, on fabrique des voitures, mais on vend de plus en plus des prestations de mobilités. J’appelle ça le modèle hyper-industriel, c’est le contraire du post-industriel. On pensait vivre la fin de l’industrie et un remplacement par les services. En réalité, on a une fusion des deux.

Éco-mots

Productivité

C’est le rapport entre la quantité produite d’un bien ou d’un service et le nombre d’unités d’un facteur de production utilisé (énergie, machines, matières premières, capital, humains, temps). L’indicateur le plus couramment utilisé est celui de productivité du travail : il se définit par le rapport entre un volume de production réalisé et la quantité de travail employée. La productivité du capital mesure le rapport entre le volume de production obtenue pendant une période donnée et le volume du capital fixe utilisé pour le produire.

Avec cette industrie du futur, quels sont les risques pour les emplois ?

Le sujet est complexe. Souvent, la première idée est de dire « un poste remplacé par une machine, ça fait un emploi en moins ».

Mais il y a d’autres effets à prendre en compte. Des emplois, qui vont être détruits au niveau de l’atelier, vont être créés au niveau de la conception, de la maintenance, la logistique etc. Il faut s’attendre à un déplacement de l’emploi plutôt qu’une suppression nette.

Ce qui est sûr, c’est que l’on va vers un monde où il y a aura de moins au moins de personnes dans les usines elles-mêmes, qui ne sont qu’un maillon des chaînes de valeur de l’industrie. Dans ces usines, le profil de qualification est en forte évolution, vers le haut.

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Et puis, il faut aussi prendre en compte l’effet sur la compétitivité des entreprises. Des enquêtes, menées dans les PME en France, montrent que celles qui se sont automatisées, qui ont acheté des robots ont davantage créé d’emplois qu’elles n’en ont perdus. Globalement, ça leur a permis de devenir plus compétitives.

Et si vous arrivez à produire des produits de meilleure qualité, et moins chers, vous allez en vendre davantage. La productivité locale va augmenter. Selon moi, on est loin de la désindustrialisation dont on entend beaucoup parler.

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Les PME en France qui ont acheté des robots ont davantage créé d’emplois qu’elles n’en ont perdus et sont devenues plus compétitives. Et si vous arrivez à produire des produits de meilleure qualité, et moins chers, vous allez en vendre davantage. La productivité locale va augmenter. On est loin de la désindustrialisation dont on entend beaucoup parler.
Pierre Veltz

Économiste, sociologue et ingénieur

Éco-mots

Désindustrialisation

Phénomène de déclin industriel et donc réduction de la part de l’industrie, à la fois dans l’emploi et dans la production globale. Même si, aujourd’hui, une part croissante de l’activité consiste à produire des services, donc n’est plus industrielle, nous utilisons des produits de l’industrie pour la quasi-totalité de ces activités. Opposer industrie et services est donc largement illusoire.

Pensez-vous que dans cette industrie du futur, les chaînes de valeur vont changer ?

Selon moi, nous allons sortir de l’époque du « made in monde » : des pièces qui viennent de partout pour être assemblées dans certains pays à proximité des marchés.

On constate déjà un resserrement des chaînes de valeur par grandes zones du monde : Amérique du Nord, Europe, Asie. Les échanges de composants s’établissent davantage à l’intérieur de ces zones. Et même à l’intérieur de ces grandes zones, nous allons avoir des capacités de produire localement, à la demande, plus près des marchés.

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Cela sera rendu possible grâce à l’automatisation des process et aux échanges de données. On le voit avec la généralisation des jumeaux numériques par exemple : si l’on possède la bonne machine, on télécharge la maquette numérique et on fabrique localement à la demande. C’est une des voies d’avenir. On aura d’un côté du très local « customisé », et de l’autre des productions très massifiées et concentrées, comme pour la micro-électronique.

Ça sonne petit à petit la fin de la mondialisation telle qu’on l’a connue, avec ses excès et ses impasses. Mais en même temps, ce n’est pas une bonne nouvelle pour les pays émergents : les marchés sont chez nous et les usines vont être là où il y a l’argent des consommateurs.

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Éco-mots

Mondialisation (ou globalization pour les Anglo-Saxons)

Le processus d’ouverture de la majorité des économies nationales sur un marché devenu planétaire. Ce processus est favorisé par l’interdépendance entre les hommes et les entreprises, la déréglementation et la libéralisation des échanges, le développement des moyens de transport et de télécommunication, la numérisation de la finance… Les entreprises multinationales déterminent leurs choix stratégiques (localisation, approvisionnements, financement, circuits de commercialisation, recrutements, débouchés, investissements…) à l’échelle mondiale, en comparant les avantages et inconvénients que leur procurent les différentes solutions nationales possibles.

Faut-il s’attendre à d’autres défis ?

Le problème numéro un de l’emploi dans l’industrie, ce n’est pas le fait que l’emploi disparaisse, mais l’image de l’industrie qui est très mauvaise et décalée par rapport à la réalité.

La France se singularise là-dessus : on garde une image de l’industrie particulièrement répulsive. Les jeunes ne veulent pas y aller et on a un gros problème d’attractivité. La formation représente également un défi de taille.

Enfin, l’autre grand sujet, c’est l’écologisation de tout cela. Il y a un tournant énorme à prendre pour avoir des process qui tendent vers la décarbonation, plus sobres en énergie et en matières consommées.

Contrairement à son image, l’industrie n’est pas le secteur le plus pollueur et émetteur de GES. Mais il y a de grand progrès à faire pour améliorer l’efficacité, recycler davantage, décarboner la production de l’acier, du ciment, de l’aluminium, du papier, les grands matériaux de base qui représentent une part énorme des émissions.

Et ce point est très connexe au recrutement. Les industriels ont un gros travail à faire pour pouvoir recruter des techniciens, des ingénieurs etc. qui sont plus attachés qu’avant à cette dimension environnementale. C’est un mouvement de fond dans la jeunesse, très positif, les industriels ne doivent pas tarder en prendre conscience.

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