Plafond de verre : une génération de jeunes femmes trop optimiste ?

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Plafond de verre : une génération de jeunes femmes trop optimiste ?

Série - Pour la nouvelle génération, l’égalité femmes-hommes est un acquis qui ne peut plus être remis en cause. Dans les entreprises pourtant, même entre les plus jeunes collaborateurs, des inégalités persistent. Elles constituent, l'air de rien, le plafond de verre auquel les femmes vont se heurter quelques années plus tard. [Plafond de verre - épisode 2/4]

Quand on parle de discrimination positive ou de quotas de femmes à Élise, jeune ingénieure en informatique de 23 ans, elle saute… au plafond. “Je n’y suis pas du tout favorable. Je n’ai pas envie qu’on se dise que j’ai été recrutée uniquement parce que je suis une fille”.

Lire le premier épisode de la série > Plafond de verre, sommet des inégalités entre femmes et hommes en entreprises

Il faut préciser que jusqu’ici Élise a réussi un beau parcours : à l’été 2020, son diplôme de l’École d’ingénieurs généraliste du Numérique (EFREI) en poche, la jeune femme a trouvé son premier CDI en moins de 3 semaines, dans une PME spécialisée dans les services d’hébergement. Jeune diplômée dans un secteur, l’informatique, qui manque de bras, et dans un domaine, le cloud, boosté par la pandémie mondiale, Élise a parfaitement réussi son arrivée dans le monde du travail.

À CV égal, je pense que ça a été plus simple pour moi de trouver un travail que pour un garçon
Élise

Un an après sa prise de poste, l’ingénieure est toujours aussi satisfaite de sa situation. Le travail lui plaît, les relations avec ses collègues de travail, majoritairement des hommes, sont bonnes, et elle n’a jamais eu à affronter des remarques sexistes. Il y a même des femmes managers dans son entreprise. Zéro discrimination à l’horizon.

Mieux, Élise a le meilleur salaire de toute sa promotion. “À CV égal, je pense que ça a été plus simple pour moi de trouver un travail que pour un garçon car les entreprises de mon secteur ont compris l’intérêt de la parité, et nous sommes peu de filles : seulement 18 sur les 250 étudiants de ma promo, relève Élise. Dans ce sens c’est presque injuste pour les garçons…".

Cependant la jeune femme note qu’elle est parfois atteinte par un début de "syndrome de l’imposteur", la peur de ne pas être reconnue pour ses compétences : “Mais je me soigne !” glisse-t-elle en riant.

Éco-mots

Syndrome de l'imposteur

Sentiment de doute maladif, symptomatique du manque de confiance en soi, qui empêche de reconnaître son propre mérite. Quand elles réussissent, les personnes atteintes allouent leur succès à des éléments extérieurs comme la chance, leurs relations ou des circonstances particulièrement favorables... Jusqu'à se percevoir comme des dupeurs-nés, abusant de leur entourage et craignant d'être démasquées. 

6,6 % de salaire en plus pour les garçons

Est-ce à dire que le plafond de verre est un problème de boomer, et que les jeunes diplômées de 2021 ont plus de chance de progresser dans l’entreprise, sans avoir à affronter le plafond de verre ? Pas si simple.

En Chiffres

21,3%

des hommes sortant d'écoles de management trouvent directement un emploi, contre 16,5% des femmes. 

Si depuis 2013, les jeunes diplômées font jeu égal avec les jeunes hommes dans l’accès à la fonction de cadre, des inégalités demeurent comme le montre l’enquête insertion de la Conférence des Grandes Écoles (CGE), qui réunit grandes écoles d’ingénieur et de management.

Ainsi dans son édition 2021, l’enquête met en évidence une moindre insertion professionnelle des femmes : 18,7 % des jeunes diplômées de la promotion 2020 d’une école de la CGE étaient en recherche d’emploi au moment de l’enquête, contre 17 % des jeunes diplômés.

Mais avec de grandes disparités suivant les types de diplômes : la différence de taux d’emploi entre jeunes femmes et jeunes hommes était plus importante à la sortie des écoles de management (21,3 % contre 16,5 %) qu’après une école d’ingénieurs (17,1 % pour les filles et 17, 2 % pour les garçons).

Et dans les autres grandes écoles, qui préparent notamment aux métiers de la communication ou du journalisme, les filles sont devant d’un cheveu, à 76,2 % en emploi contre 75,9 % pour les garçons.

Reste que les filles sont moins fréquemment en emploi à durée indéterminée, et ont moins souvent le statut de cadre. Surtout demeure un écart de salaire de 6,6 % entre les hommes et les femmes, au bénéfice des premiers.

Lire aussi > Égalité salariale : les vrais remèdes émergent

Le plafond de verre serait une problématique de “vieux”. Mais, quand on entre dans les détails, on découvre que beaucoup d'étudiants ont, eux aussi, une vision genrée des compétences.
Pascale Borel,

Professeure de marketing à l’ESC Clermont.

Les jeunes femmes continuent donc, à diplôme et expérience égale, à être discriminées sur le marché de l’emploi. Le résultat de stéréotypes et de clichés qui font qu’une entreprise pourra hésiter à embaucher une jeune femme - de peur notamment qu’elle ne se mette à faire des enfants, au détriment supposé de son investissement dans sa carrière, et son poste.

Curieusement, les premiers intéressés par cette situation - les étudiants et les étudiantes des grandes écoles - ne semblent pas tous conscients de ces stéréotypes, comme en témoigne Pascale Borel, professeure de marketing à l’ESC Clermont.

Cette spécialiste des inégalités professionnelles pilote également le baromètre Egalité Femmes/Hommes au sein de la CGE : “Je donne des cours de sensibilisation aux stéréotypes de genre aux étudiants et je constate qu’il y a tout un travail à faire avec eux pour les déconstruire. Dans un premier temps, ils nient tous, garçons comme filles, avoir des préjugés, et pour eux le plafond de verre est une problématique de “vieux”. De fait, une enquête réalisée auprès de 5 000 étudiants par l’AFMD montre que la majorité aspire à une égalité femmes/hommes. Mais, quand on entre dans les détails, on découvre que beaucoup ont une vision genrée des compétences : les femmes seraient plus douées pour l’écoute et l’empathie, les hommes pour diriger et exercer une autorité”.

Problème : ces stéréotypes influent inconsciemment leurs choix d’orientation et expliquent pourquoi les jeunes femmes se tournent moins vers des fonctions financières ou techniques qui sont plus adaptées pour qui veut atteindre les plus hautes fonctions de direction.

De même, ces futurs managers seront plus tard influencés dans la gestion de leur équipe par ces stéréotypes. Ou comment le plafond de verre se construit aussi de clichés ancrés dès les premières années.

Oser demander

Comment lutter ? “D’abord, il y a tout un travail à faire dès le plus jeune âge et une sensibilisation à la façon dont ces stéréotypes se construisent et desservent les garçons comme les filles, explique Pascale Borel. Les premiers vont se survaloriser quand les seconds se sous-valorisent. Mais il faut aussi être vigilant à des détails plus pervers : une jeune femme qui a intégré ces stéréotypes pourra hésiter à répondre à une annonce de recrutement de poste qui demande du “leadership”, une compétence perçue comme masculine”.

Un comportement inconscient guidé par les clichés qui mène à l’autocensure et constitue l’un des mécanismes du plafond de verre. “Cette autocensure peut aussi s’exercer chez les hommes, par exemple quand, une fois devenus pères, ils aimeraient pouvoir s’investir dans la vie familiale, mais n’osent pas le faire, parce que 'ça ne se fait pas'” ajoute la professeure.

Qui précise qu’à titre personnel elle est aussi attentive à certains détails : “Quand je rédige des sujets d’examen, par exemple, je veille à ce que “le directeur” soit aussi parfois 'une directrice'”.

Et de citer également la marge de progression à franchir dans le domaine des jouets, où les poupées sont encore très souvent dans des rayons “fille”, quand les jeux de construction sont dans des rayons “garçon”.

Aux jeunes femmes également de prendre leur avenir en main et de lutter contre leurs propres clichés, "car il serait trop simpliste de ne pointer que les organisations", souligne Pascale Borel.

Déconstruire ses propres clichés

Des clichés qui n’arrêtent pas Mathilde Aubinaud1, 29 ans. Cette spécialiste de la communication travaille dans un grand cabinet d’audit, écrit des livres, et donne des cours à l’INALCO : "Mener plusieurs activités en parallèle, autour de mes sujets, la communication et le leadership, participe de la construction de ma carrière. Je la développe comme le font les garçons, je n’attends pas que les choses arrivent, je les demande".

Mathilde passe aussi beaucoup de temps à développer son réseau, en participant à des petits-déjeuners de networking par exemple : "Évidemment, cela prend du temps, c’est moins évident pour ceux de mes amis qui ont déjà des enfants, contrairement à moi".

Autour de la trentaine se pose en effet la question du difficile équilibre vie professionnelle/vie familiale. "Une question qui se pose pour les garçons comme pour les filles", tient à souligner Mathilde. C’est pour cette raison que la possibilité offerte aux nouveaux pères depuis le 1er juillet de prendre 25 jours de congé de paternité au lieu de 11 peut profiter aussi bien aux hommes comme aux femmes.

Lire aussi > Congé paternité obligatoire, un outil pour mettre les parents à égalité ?

Selon Pascale Borel : “La lutte contre les stéréotypes de genre passe par l’éducation, mais aussi par le rééquilibrage des rôles sociaux. Allonger la durée des congés de paternité est une bonne chose, ça va dans le bon sens, mais il faut aller plus loin, notamment en garantissant des indemnités de congés qui ne pénalisent pas les pères”. Vaste chantier.

Lire aussi

1. "La Saga des audacieux", Mathilde Aubinaud, VA Editions, Paris, 2019

Plafond de verre, une série de Sandrine Chesnel, illustrée par Hai Ly.

Découvrez les épisode 3/4 : “Quand l’enfant paraît, la carrière patine” et “Quotas de femmes en entreprise, solution miracle ou piège ?

Relire l'épisode 1 : Plafond de verre, sommet des inégalités entre femmes et hommes en entreprises