Plafond de verre : à la naissance de l'enfant, la carrière de maman patine

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Plafond de verre : à la naissance de l'enfant, la carrière de maman patine

Série - Si, avec un même diplôme, filles et garçons réussissent plus ou moins à faire carrière égale pendant leurs premières années de vie professionnelle, tout bascule quand ils deviennent parents. Booster de carrière pour les hommes, le bébé est souvent un fort ralentisseur pour les femmes. [Plafond de verre - épisode 3/4]

"Dans les jeunes couples, la répartition des tâches domestiques est plus ou moins égalitaire. Mais, quand des enfants arrivent, ce sont les femmes qui doivent faire toutes les contorsions nécessaires à la conciliation de la vie professionnelle et de la vie de famille. C’est magnifiquement insidieux, mais c’est une réalité et aussi l’un des mécanismes invisibles du plafond de verre." Ainsi parle Stéphanie Moullet, économiste et directrice de l’Institut régional du travail d’Aix-Marseille Université.

Du féminisme radical ? Non, les chiffres sont là, cruels. Selon l’INSEE, en 2010, les femmes assuraient 71 % des tâches ménagères et 65 % des tâches parentales. En 2013, selon la DRESS, les mères consacraient chaque jour 1 heure 30 aux enfants, contre 45 minutes pour les hommes.

Lire l'épisode 2 de la série > Plafond de verre : des jeunes femmes trop optimistes ? 

Évidemment, il est toujours possible de trouver des contre-exemples de super-women qui ont réussi à "tout avoir", notamment parce que leurs niveaux de salaire leur ont permis de se faire aider : oui, Isabelle Kocher, l’ancienne DG d’Engie, a 5 enfants, et l’ancienne présidente de General Electrics France, Clara Gaymard, en a 9.

Mais ces contre-exemples, aussi admirables soient-ils, ne dissimulent pas le fait que la vie familiale, et les stéréotypes qui pèsent sur les mères de famille, font partie des éléments constitutifs du plafond de verre.

Lire aussi > Inégalités salariales : les racines profondes de la « pénalité maternelle »

Car si avoir des enfants est un "plus" pour un homme, c’est encore trop souvent un "moins" pour les femmes. Ainsi au moment du recrutement les femmes affrontent des préjugés sexistes liés à leur condition ou future condition de mère, comme le souligne Sabrina Tanquerel, professeure à l’EM Normandie, : "Une étude sociologique américaine a cherché à voir comment étaient perçus par les recruteurs un candidat et une candidate ayant chacun 3 enfants et des compétences égales. C’est sans appel : le père de 3 enfants rassure, 'on peut compter sur lui' ; à l’inverse, la mère de 3 enfants inquiète, 'elle ne sera pas assez disponible'".

Enfants ou carrière, il faut choisir ?

Aux stéréotypes vient s’ajouter la difficile conciliation enfants/travail, qui éloigne des postes à responsabilité, et pousse parfois à quitter l’entreprise.

Aline, 37 ans, consultante en communication et relations presse, dans le secteur du sport, l’a expérimenté : "J’étais dans une agence de communication qui avait un ton un peu différent des autres, très créative, nous avions de très beaux clients, je m’y suis bien éclatée pendant plusieurs années. J’ai eu un premier enfant à 24 ans, et je suis partie sereine en congé maternité. À mon retour j’ai réalisé que l’image de l’entreprise, et sa réalité, était deux choses différentes, car je me suis retrouvée presque placardée… 18 mois plus tard, je suis retombée enceinte, et je n’ai pas pris de congé. J’étais sur un très beau projet de course autour du monde, c’était super intéressant professionnellement ! Mais il faut imaginer ce que c’est, dans un milieu sportif très masculin, de tirer son lait au travail pour son bébé, ça n’était pas vraiment dans la culture".

Ton conjoint rentre le soir et choisit de ne pas voir que tu gères beaucoup plus de choses que lui, alors qu’au départ nous avions le même niveau de formation et les mêmes ambitions.
Céleste.

À ne pas compter son temps, Aline réussit à se refaire une place dans l’entreprise, mais pour la quitter quelques années plus tard : "Je n’avais aucune perspective d’évolution, pas de reconnaissance, après beaucoup d’hésitations je me suis donc lancée en free-lance. Cela me permet de mieux concilier les enfants et le travail. Dans la communication et les relations presse, où travaillent les femmes sont très majoritaires, nous sommes très nombreuses a finalement nous mettre à notre compte. Faute de perspectives en entreprise nous nous les créons en dehors". Mais c’est autant de talents féminins qui n’intégreront jamais les sphères dirigeantes des organisations.

Céleste, 47 ans et 3 enfants, manager dans le secteur de l’assurance, a choisi, elle, de rester en entreprise.

Lire son parcours dans le premier épisode de la série > Plafond de verre : sommet des inégalités entre femmes et hommes en entreprises

Mais elle souligne comme Aline combien ses enfants ont pesé sur sa carrière : "Dans ma précédente entreprise, mon patron se voulait très bienveillant, mais ça ne l’empêchait pas de penser que dans un couple, l’un des deux doit se sacrifier pour que l’autre fasse carrière - la femme, de préférence. Je crois que les jeunes femmes, même aujourd’hui, ne se rendent pas compte qu’avec les enfants se met en place une sorte d’engrenage dont tu n’as pas conscience. Ton conjoint rentre le soir et choisit de ne pas voir que tu gères beaucoup plus de choses que lui, alors qu’au départ nous avions le même niveau de formation et les mêmes ambitions. Il y a une dette de temps consacré à toute cette logistique familiale qui ne sera jamais ni remboursée, ni rattrapée. Aujourd’hui je me sens plus libre car mes enfants sont grands, mais aussi un peu flouée : à plus de 45 ans, on n’est plus aussi “bankable”, on ne mise plus sur toi. Il aurait fallu que je fasse carrière avant, quand je devais faire des doubles journées entre le travail et les enfants. C’était impossible”.

La plupart des entreprises fonctionne en effet encore avec des codes très masculins : il faut rester tard le soir, faire passer sa vie privée après le reste. "Ces codes doivent évoluer pour faire plus de place aux femmes dans les entreprises, mais aussi pour permettre aux hommes de s’investir auprès de leurs enfants. Beaucoup aimeraient le faire mais n’osent pas le formuler ainsi par peur du jugement de leur chef ou de leurs collègues, souligne Sabrina Tanquerel, professeure assistante en gestion des ressources humaines et développement personnel à l’EM Normandie. ​​​​

"Il faut aussi faire évoluer les modèles de carrière, aujourd’hui, c’est entre 35 et 45 ans qu’on "fait" sa carrière, un court créneau de 10 années pour "faire ses preuves", continue la spécialiste de l’appropriation genrée des politiques d’équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée. Or c’est à cet âge que les femmes doivent s’occuper d’enfants en bas âge. Donc elles loupent ce créneau, qui ne se représente pas toujours ensuite, car, passé 45 ans, les femmes sont libérées des contraintes familiales et domestiques, mais elles basculent alors dans la catégorie des séniors. À la discrimination basée sur le genre vient alors s’ajouter une discrimination liée à l’âge". Une histoire sans fin ?

Plafond de verre, une série de Sandrine Chesnel, illustrée par Hai Ly.

Mardi 10 août, découvrez le quatrième et dernier épisode : “Les quotas, solution miracle ou piège ?”

Relire les épisodes précédents :

Épisode 1 : Plafond de verre, sommet des inégalités entre femmes et hommes en entreprises

Épisode 2 : Une génération de jeunes femmes trop optimiste ?