Pourquoi Iliad (Free) quitte la Bourse

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Pourquoi Iliad (Free) quitte la Bourse

Sortir des marchés financiers peut sembler une décision contre-productive, mais certaines sociétés, comme Iliad, maison-mère de Free, s’accommodent mieux d’un développement hors marché. Revue des avantages et inconvénients d’une telle démarche.

Iliad et la Bourse, c’est terminé. Son fondateur Xavier Niel est parvenu à récolter 96,46 % des titres de la maison-mère de Free – projet facilité par une prime au rachat à plus de 60 % –, qui s’apprête donc à se retirer d’Euronext 100, et, pour la première fois depuis 2004, de la cote.

Éco-mots

Prime au rachat

Le rachat massif d’actions s’accompagne très souvent d’une prime, généralement équivalente à une augmentation de 30 % du prix de l’action sur le marché, afin d’inciter les actionnaires à céder leurs titres.

L’OPA (dite simplifiée, parce que Xavier Niel détenait plus de la moitié du capital de la société) aura coûté environ 3,1 milliards d’euros à Xavier Niel, qui marche sur les pas de Patrick Drahi – son groupe, Altice (SFR), a quitté la Bourse d’Amsterdam en janvier 2021. Mais également ceux de plusieurs opérateurs, à l’instar de l’espagnol MasMovil, sorti au printemps de la Bourse de Madrid, ou du Britannique TalkTalk, retiré de la cote fin 2020.

Éco-mots

OPA

L’offre publique d’achat est un processus financier lancé par une compagnie pour racheter les actions d’une autre compagnie afin de l’acquérir ; ou bien ses propres actions, afin d’en retirer le contrôle aux actionnaires externes.

La tendance est claire, les motivations plus opaques. Qu’est-ce qui pousse une entreprise à se retirer de la Bourse ?

L’entreprise n’y voit plus d’intérêt économique

« Certains dirigeants d’entreprise estiment que les marchés ne valorisent pas assez leurs titres, indique Michel Albouy, professeur de finance à Grenoble École de management. C’est le cas de Xavier Niel. Plusieurs groupes de télécoms ont déjà exprimé leur sentiment d’être malmenés en Bourse. » 

Depuis plusieurs années, Xavier Niel considère que la Bourse ne valorise pas Iliad à sa juste valeur. Juste avant l’OPA, le cours de l'entreprise affichait un net recul de 30 % sur un an (dans un contexte de croissance globale des cours), à 113 euros, très loin des 250 euros de 2014. La concurrence des Gafam dans le secteur des télécoms, ou encore les lourds investissements nécessaires à l’implémentation de la 5G avaient en effet refroidi les marchés.

Xavier Niel se retrouve donc seul maître à bord d’Iliad, et n’aura plus à « convaincre » les marchés de la direction qu’il fait prendre au groupe. De quoi se détacher de la pression exercée par les actionnaires pour obtenir un retour rapide sur investissement.

« Xavier Niel a une vision à très long terme, là où les analystes ont seulement quelques trimestres d’avance », estime Gilles Babinet, co-président du Conseil national du numérique et connaisseur du dossier.

L’entreprise souhaite moins de transparence

Une vision qui s’arrange bien d’un peu d’intimité. « Quand on veut conduire une opération un peu dans le secret des affaires, un changement de business plan, une restructuration… de nombreux dirigeants pensent qu’il vaut mieux le faire hors marché, note Michel Albouy. Sur les marchés, l’entreprise est constamment sous surveillance, et surtout soumise aux réactions positives ou négatives des investisseurs. »

Ce qui peut déstabiliser une stratégie long-termiste. « Il suffit qu’une décision ne plaise pas au marché, et le cours de la société va en souffrir. » Car les actionnaires décident de revendre leurs titres.

L’obligation de transparence est en effet l’un des piliers de la législation des marchés financiers. Les actionnaires, de leur côté, sont en droit de demander une information régulière aux gestionnaires de l’entreprise, en plus d’un rapport annuel de gestion censé faire état de la situation d’une société.

Les marchés, selon les règles de la Commission européenne, doivent aussi être informés de la moindre opération, par la publication d’un prospectus de description du programme, par exemple. Mais également de tout événement pouvant influer sur le cours de la société.

Ce devoir d’information représente d’importants coûts pour l’entreprise, qui doit se doter de systèmes de contrôle interne, d’analystes, et de postes dédiés à cette tâche.

« C’est une tendance de fond des entreprises de taille intermédiaire, observe Gilles Babinet. De nombreuses boîtes ne veulent plus exposer leur stratégie sur une base industrielle. Pour Xavier Niel, c’est une torture de devoir raconter, en détail, tout ce qu’il fait. Il veut avoir une maniabilité stratégique. »

L’entreprise veut poursuivre son développement hors des marchés

« Niel veut les mains libres, acquiesce Michel Albouy, de Grenoble École de management. Il est milliardaire, et estime qu’il n’a pas besoin que 25 % de ses titres soient sur les marchés. Désormais, il aura le contrôle sur toute la gouvernance. On pourrait parler de l’hybris du dirigeant… »

La présence d’une entreprise sur les marchés est généralement motivée par une levée de fonds, pour investir. « Être coté offre pas mal d’avantages, explique le professeur de finance. La possibilité de faire des opérations d’acquisitions, d’échanger des actions… Dès qu’une compagnie grandit et a besoin d’argent, elle va le chercher en bourse. »

Mais, « l’argent ne se trouve plus, aujourd’hui, seulement en Bourse. De nombreux financements privés directs, hors marchés, ou bien des montages financiers permettent de lever de l’argent sans être coté ».

Gilles Babinet renchérit : « L’argent est gratuit, actuellement. Le marché obligataire, par exemple, est incroyable. Nombre de mécanismes permettent à une société de se financer. »

Un simple au revoir ?

« La nouvelle phase de développement d’Iliad exige des transformations rapides et des investissements significatifs qui seront plus aisément menés à bien en tant que société non cotée », a ainsi indiqué Xavier Niel à l’annonce de l’OPA. Iliad, qui a l’an dernier racheté l’opérateur mobile polonais Play pour 2,2 milliards d’euros, s’apprête à absorber le câblo-opérateur (un organisme chargé de gérer un réseau de télévision par câble) UPC pour 1,5 milliard d'euros et à vendre ses Freebox sur le marché italien.

Rien ne permet d’affirmer toutefois qu’Iliad ne reviendra jamais sur le marché. « Entrer, sortir de cote, cela correspond à des périodes de vie d’une entreprise, théorise Michel Albouy. Si, un jour, Xavier Niel veut se désengager d’Iliad, la Bourse est souvent utilisée par les dirigeants et surtout les créateurs d’entreprises pour remettre sur le marché leur patrimoine. Niel est sorti, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y retournera pas. »