Présidentielle 2022 : les candidats n'osent plus chiffrer leur programme économique 

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Présidentielle 2022 : les candidats n'osent plus chiffrer leur programme économique 

Le contexte géopolitique et sanitaire a largement affecté la campagne présidentielle : les dépenses des candidat(e)s ont été revues à la baisse. Emmanuel Macron a bénéficié, un temps, d’un « effet drapeau ». Et les programmes économiques sont de plus en plus négligés.

Pourquoi lui ?

tEtedebrechon.pngPierre Bréchon est professeur émérite à Sciences po Grenoble, qu’il a dirigé de 2002 à 2005. Il est chercheur au laboratoire de sciences sociales PACTE et a beaucoup travaillé sur les comportements électoraux. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment Les élections présidentielles françaises (PUG et UGA éditions, février 2022).

Pour l’Éco. Dans cette campagne, on déplore un manque de contenu du côté des programmes économiques. Cela a-t-il toujours été le cas ?

Globalement, les programmes ont moins d’importance qu’autrefois. Par le passé, les gens attendaient des programmes de savoir précisément comment ils étaient financés. Surtout à gauche, comme avec l’Union de la gauche, entre socialistes et communistes dans les années 1970.

À droite, les programmes étaient déjà flous à l’époque : le programme du RPR (le parti gaulliste) pour l’élection de 1988 n’avait pas vraiment été discuté et il avait pris la forme d’un livre signé par Jacques Chirac à l’entrée d’un congrès, quatre ans plus tôt.

Les choses ont changé depuis : aujourd’hui, les candidats et les partis hésitent à proposer des mesures précises et chiffrées de peur que ces promesses ne leur lient les mains. Chiffrer les programmes pose pas mal de problèmes pour les équipes de campagne. Évidemment, tout le monde a envie de faire un programme dépensier ambitieux, qu’il s’agisse de soutenir l’économie ou de prendre de grandes mesures sociales. Expliquer comment on le finance est beaucoup plus compliqué. Quelle force politique va dire qu’il faudra augmenter les impôts des classes moyennes ?

Cette année, l’influence de l’actualité sur la campagne est-elle plus forte que par le passé ?

Deux faits ont grandement influencé la campagne présidentielle : le Covid-19 et la guerre en Ukraine. Le début de la pandémie date d’il y a deux ans déjà, mais nous n’en sommes pas complètement sortis. Cela a pesé sur les débuts de campagne et nous ne savons pas très bien quel poids la crise sanitaire a eu sur les élections municipales, les départementales et les régionales en 2020 et 2021. 

La guerre en Ukraine est le deuxième élément majeur. Elle a coupé la campagne électorale et a transformé les intentions de vote. Le conflit a conduit, pour un temps, à un resserrement des rangs autour d’Emmanuel Macron, qui a profité d’une poussée dans les sondages. L’effet drapeau n'est plus là.

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L’inflation [a pu] avoir des effets sur les catégories populaires, mais si elle renforce éventuellement les opinions, elle ne modifie pas vraiment les votes : les catégories qui sont les plus touchées par les hausses des prix des carburants sont des catégories qui, de toute façon, n’étaient déjà pas très favorables à Emmanuel Macron.

Enfin, des événements comme le scandale McKinsey sont relativement techniques et ne mobilisent pas forcément. Les précédentes élections présidentielles montrent que les événements imprévus ne modifient pas les intentions de vote. La prise d’otages d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie en 1988 ou encore les attentats de Toulouse et Montauban en mars 2012 n’ont pas eu d’impact important sur les résultats. Lors des 15 derniers jours, les choix électoraux se consolident, les gens sortent de l’indécision.

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Des fausses factures de Bygmalion à la dette abyssale du PS, Pour l’Éco épluche les dépenses des candidats, fait l’addition des votes et vous explique comment est financée une campagne électorale dans sa série « comptes de campagne ».

Les candidat(e)s ont-ils moins dépensé pour cette campagne ?

C’est difficile de le savoir précisément pour le moment. Il faudra éplucher les comptes de campagne a posteriori. Les dons ont dû être tout aussi importants. Si les candidat(e)s n’arrivent pas à récolter beaucoup d’argent, ils ne vont pas l’avouer.

En tout cas, il n’y a pas eu de moment extrêmement fort dans cette campagne : les grands meetings [qui constituent le premier poste de dépenses des candidats] ont été moins nombreux que lors des précédentes présidentielles. Le président sortant a très peu fait campagne, jugeant que sa position était forte et que son meilleur argument était d’être actif jusqu’à la fin, dans le contexte de tensions internationales.

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Quelles conséquences pour les partis politiques qui n’atteignent pas 5 % des suffrages au premier tour ?

Les partis sont mal en point. Le Parti socialiste a complètement perdu sa substance. À la primaire interne, Anne Hidalgo a été désignée par 22 000 voix. Le PS n’a jamais eu énormément d’adhérents, mais il a souvent atteint les 200 000. Or là, c’est quasiment 10 fois moins !

Pour le PS déjà très endetté, c’est une catastrophe politique et bien sûr, elle aura des conséquences économiques. Car sous cette barre des 5 %, pas de remboursement des frais de campagne. Peu de gens avaient anticipé que Hidalgo n’atteindrait pas les 5 %. Il faudra probablement un fort appel aux sympathisants pour payer les dépenses non financées et utiliser l’argent du parti - le siège historique (Solférino) a été vendu il y a quelques années, mais il n’en reste plus grand-chose. Le Parti socialiste a déjà beaucoup réduit son nombre de permanents, il devra encore réduire la voilure.

En même temps, il n’y a pas de raison pour que l’argent public (utilisé pour le remboursement des dépenses de campagne) finance quelqu’un qui n’a obtenu que 1 ou 2 % des voix. Certains candidats, comme Jean Lassalle ou Philippe Poutou savent dès le départ qu’ils ne feront pas 5 % et adoptent, en fonction de cela, un profil de dépenses plus raisonnable.

Un peu plus d’adhérents sont restés aux Républicains, mais ce n’est pas non plus très brillant. Une des constats, c’est que ces partis traditionnels se sont affaiblis. Les gens ne voient plus à quoi servent les partis et à quoi ça sert de militer, il n’y a plus de leader véritable. Même LREM est une coquille vide. Elle a des députés, mais si on enlève la force parlementaire, le parti lui-même n’a pas beaucoup d’existence et le militantisme est faible. Aujourd’hui, le débat se passe moins dans les partis que dans les Think Tank.

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