Salaires, charges, bénéfices… pourquoi les YouTubeurs disent tout 
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Salaires, charges, bénéfices… pourquoi les YouTubeurs disent tout 

Adrien Palluet
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Sur YouTube notamment, certains vidéastes choisissent de dévoiler en vidéo le fonctionnement économique de leur travail auprès de leurs abonnés. Objectif : rassurer, fidéliser et légitimer leur travail.

L’essentiel :

- Sur YouTube, certains créateurs proposent chaque année une vidéo faisant le bilan financier de leur activité, en y dévoilant leur salaire, leurs charges, leurs achats, etc.

- Pour eux, il s’agit d’un devoir de transparence, la clef de leur relation avec leurs abonnés qui sont aussi leurs contributeurs.

- Cette transparence des créateurs renforce le rôle des spectateurs comme parties prenantes du projet.

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« Vers la fin de la chaîne en 2023 ? Je réponds à tout ! », « La vérité sur nos comptes offshore ! », « Je vous dévoile mon équipe (et mon salaire) ». Ces titres de vidéos YouTube, issus des chaînes Linguisticae, Stupid Economics ou Gaspard G, ont toutes un point commun : dévoiler leurs résultats économiques, de manière plus ou moins détaillée.

Nombre de vidéos produites, partenariats, projets extérieurs, revenus, salaires, charges d’entreprise… Certaines sont particulièrement détaillées, à l’image de celles produites par Linguisticae ou Stupid Economics : « Nous publions une vidéo sur nos comptes tous les ans depuis 5 ans. Chacune de ces vidéos explique également notre démarche de transparence », expliquent ces derniers à Pour l’Éco dans une réponse écrite.

Pour Monté, de la chaîne Linguisticae, sa dernière vidéo, publiée début décembre 2022, est la troisième du genre : « Je suis vidéaste et mes revenus proviennent de cette plateforme (YouTube) donc je me dois d’être transparent sur ma chaîne. »

Transparence sur le fonctionnement économique

Pourquoi une telle transparence ? Ce choix est d’abord à destination de l’audience. « Moi, ça me permet de faire un bilan pour moi-même et surtout, c’est un exercice intéressant. Les gens sont contents de voir que ces formats existent car beaucoup de vidéastes sont opaques sur leur fonctionnement économique. Quand on touche 50 000 euros de financement du CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée), par exemple, les gens fantasment », poursuit Monté.

C’est également pour éviter les fantasmes que la chaîne Stupid Economics a recours à cette transparence : « Notre modèle ne reposant sur aucun sponsor privé et principalement sur le financement par notre audience, cela nous oblige à une forme encore plus poussée de transparence afin de rassurer nos financeurs sur la bonne utilisation de leurs adhésions, de rassurer notre audience sur notre indépendance financière. »

C’est le cœur même du travail de Youtubeur qui imposerait cette logique, selon Gaspard G : « Avec YouTube, l’audience s’est retrouvée contributrice et a eu, d’un coup, accès au prix et aux coûts de ceux qu’elle regarde et soutient. »

Un argument appuyé par Sylvain Dejean, maître de conférences en économie à l’université de La Rochelle. « Comme les gens donnent ce qu’ils veulent, nous ne sommes pas dans une relation de marché traditionnel. On donne parce qu’on aime bien ce qu’on voit. On ne reçoit pas un produit précis en échange de notre don. En étant transparent, le créateur garde la main et inciter à donner ! »

Créer de la légitimité et de l’horizontalité

La spécificité des créateurs de vidéos sur ces plateformes est la diversité de la provenance de leurs revenus, rappelle Sylvain Dejean. À savoir : la pub, les subventions, les partenariats commerciaux et surtout les dons de l’audience et des abonnés. « C’est un peu le principe de la love money, on ne donne que ce qu’on veut. »

Éco-mots

Love money

Correspond à des sommes d’argent apportées par des proches ou de la famille afin d’aider à la création d’un projet d’une personne. Ces prêts entre particuliers ou ces dons sont apparus dans les années 60 aux États-Unis.

Éco-mots

Crowdfunding

Sommes fournies par des particuliers hors du cadre familial. Sans être des actions, ces dons ouvrent tout de même à des contreparties matérielles comme des exclusivités, des avant-premières, des contenus personnalisés, etc.

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Être transparent permet donc de se rapprocher encore un peu plus de son audience et de se créer une vraie légitimité vis-à-vis des autres créateurs de la plateforme, souligne Gaspard G : « Elle permet de garantir une information de qualité, surtout quand la pub est le premier générateur de cash. Il faut montrer qu’on ne bosse pas avec n’importe qui ! »

Un gage de qualité qui devient un critère pour fidéliser l’audience, surtout dans un marché numérique caractérisé par « une forte concurrence qui demande une justification des revenus », explique Sylvain Dejean, « cela devient donc une norme d’être transparent ». Les fidèles de ces chaînes peuvent savoir où va leur argent et faire davantage confiance à leur créateur préféré.

Produire de la pédagogie en économie et en économie des médias

« Les gens sont curieux de cette économie car souvent ils surestiment combien je vais gagner et combien gagnent les petits et moyens youtubeurs et, au contraire, sous-estiment les revenus des gros influenceurs », raconte Monté.

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Pour Gaspard G, « la transparence et l’exemplarité deviennent de vrais sujets. En faisant cela, on gagne la fidélité de l’audience, surtout dans un monde où on ne comprend pas bien ce qu’est un influenceur. Et puis, on crée une vraie horizontalité avec l’audience, avec un message : ‘nous sommes comme vous, nous ne sommes pas des privilégiés' ».

Et cette horizontalité permet également au youtubeur de « faire de la pédagogie auprès du grand public. Les gens ne comprennent pas tout le temps ce que représentent les charges financières et ne font pas forcément la différence entre un chiffre d’affaires, des bénéfices, etc. même si on s’adresse à un public jeune qui a pu suivre des cours d’économie au lycée ».

Jouer carte sur table autorise, auprès de son audience, la chaîne Stupid Economics à « aborder des thèmes importants comme le coût du travail journalistique et la difficulté du financement de l’information » qui sont souvent méconnus du grand public.

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Vieux médias, nouveaux médias

À noter qu’il existe un point commun entre les trois chaînes citées dans cet article : ce sont des chaînes de vulgarisation et d’information. « Il me semble que ceux qui proposent ces formats sont des créateurs plus tournés vers la transmission d’informations que vers l’Entertainment », se risque Gaspard G.

Et cela ne semble pas anodin. Pour Stupid Economics, cet exercice est une contrainte qu’ils s’appliquent afin de respecter « ce qui est demandé aux médias [traditionnels]. [Nous mettons en avant] le principe fondamental de la transparence du financement de l’information […] qui nous permet aujourd’hui d’être reconnu comme un média par la CPPAP (Commission Paritaire des Publications et Agences de Presse) à travers le statut de SPEL (Service de presse en ligne) et bénéficier de l’agrément IPG (Information politique et générale) ».

Ainsi, la chaîne peut se placer au même niveau d’exigence que des médias indépendants plus traditionnels aux yeux du grand public, gagner en légitimité et des avantages financiers réservés aux services de presse. Car, comme le rappelle Sylvain Dejean, « lorsque l’on est un organe de presse, il ne doit, en théorie, pas exister d’intérêts commerciaux dans le financement des médias ».

Dans le programme de SES :

Première. « Comment les entreprises sont-elles organisées et gouvernées ? »

Terminale. « Quelles mutations du travail et de l’emploi ? »