Afrique : l’astuce de la Banque mondiale pour protéger les rhinocéros 

Environnement

Afrique : l’astuce de la Banque mondiale pour protéger les rhinocéros 

Pour sauver les rhinocéros d’Afrique, la Banque mondiale a décidé d’émettre des « obligations rhino ». Mais de quoi s’agit-il vraiment ? Pour expliquer ce fonctionnement, entretien avec le chercheur Sébastien Desbureaux.

Un plan de financement de 150 millions de dollars pour protéger la population de rhinocéros noirs d’Afrique, surnommés « rhino bonds », ou « obligations rhino » en français. C’est la nouvelle idée de la Banque mondiale (BM) pour lutter contre le braconnage et financer le développement de leur population.

Éco-mots

Obligation (bond)

Une obligation est un morceau de dette émis par une entreprise, une collectivité territoriale ou un État. Lorsque l’une de ces entités (entreprise, collectivité ou État) souhaite se financer, les montants requis peuvent nécessiter l’intervention de nombreux créanciers. Vous pouvez devenir l’un de ces créanciers en « achetant » une obligation, c’est-à-dire un morceau de cette dette. En plus du capital qui vous sera restitué à échéance fixe (en général, entre 5 à 30 ans), le débiteur s’engage à vous rémunérer périodiquement (tous les ans, ou tous les trimestres) selon un taux d’intérêt fixe ou variable : c’est le « coupon » (rémunération de l'obligation).

Pourquoi lui ? photo_intervenant

Sébastien Desbureaux est post-doctorant au Centre d’économie de l’environnement de Montpellier et au Centre national français de la recherche scientifique (CNRS). Auparavant, ce spécialiste des questions d’évaluation et de conservation a travaillé en tant qu’économiste à la Banque mondiale.

Pour l’Éco. Quels sont les dangers qui menacent les animaux d'Afrique ?

Sébastien Desbureaux. Le déficit financier est assez important pour les parcs, surtout en Afrique. Ils ne sont donc pas toujours capables de protéger leur biodiversité.

Une étude de la revue américaine PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences) de 2018 explique qu’il manque environ 1 milliard de dollars chaque année pour l’ensemble des parcs africains.

Avec la crise du Covid, le tourisme, l’une des principales sources de financement de ces pays, s’est brutalement tarie. Dans de nombreux pays, on a vu la hausse du braconnage, notamment au Kenya, parce que la conservation ne payait plus localement et les populations riveraines devaient bien trouver de quoi vivre. 

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On observe donc deux problèmes majeurs : le problème structurel (le manque de fonds) et le problème conjoncturel (le Covid).

Que peut la finance pour ces animaux ? 

Cela fait quelques années que plusieurs institutions cherchent des moyens financiers un peu innovants pour augmenter les fonds disponibles pour la conservation de la biodiversité. La Banque mondiale a été pionnière sur ce sujet. Les « rhino bonds » sont les premières obligations de l’histoire liées à une espèce. Sur le modèle des "Green Bonds" émis dès 2017 par la Banque européenne d’investissement (BEI).

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La Banque mondiale essaye depuis plusieurs années d’augmenter les fonds dévolus à la protection des espèces. Ce sont les Etats qui la financent (dotations indexées sur le PIB), mais cela ne suffit pour couvrir tous les projets.

La Banque mondiale a donc eu une autre idée : émettre des obligations non risquées en faveur de la protection des animaux. Les grandes banques commerciales doivent en effet posséder des obligations "sûres" pour satisfaire la régulation “Bâle 3” (réforme financière qui a pour but de renforcer la sécurité et la solidité du système bancaire) et garantir la diversification de leurs actifs. 

En outre, quand la Banque mondiale émet des obligations, ce sont automatiquement des obligations AAA, c'est-à-dire de la meilleure qualité possible .

Si la population de rhinocéros n’augmente pas, les investisseurs ne toucheront pas de coupon. Si la population augmente, ils toucheront un certain pourcentage proportionnel à cette augmentation. 

Existe-t-il d’autres projets de ce genre sur des éléments de la nature ?

C’est le premier à être lié à une espèce en particulier, même si de manière générale, l’idée est de protéger un écosystème en entier. Il y avait par exemple déjà eu un projet similaire sur les Seychelles pour la conservation marine en 2018.

Emettre des obligations, est ce efficace pour protéger les animaux ?

Cela permet d'augmenter l’effort financier pour la conservation des espèces et répondre au déficit de financement des parcs. Le rhinocéros n'est qu'un exemple de financement innovant au service de la nature. L’idée est de protéger la nature pour la seule raison qu’elle existe. Il faut garder ces espèces pour le bien de l’Humanité. Le coût en incombe aux pays où elles se trouvent, donc il faut bien des transferts financiers du Nord vers le Sud. 

Si ces obligations permettent d’augmenter l’argent disponible, alors oui c’est une bonne idée. Mais l’objectif est aussi de faire un effet d’annonce pour essayer d’attirer des investisseurs et déclencher des investissements plus classiques. 

Peut-on vraiment donner un prix à la nature ?

On doit se demander s’il faut donner un prix à la nature, qui doit être protégée. Si oui, il y a des incertitudes fortes sur la façon de le mesurer. Il est si difficile de donner un prix à la nature que nous préférons fixer un coût de sa conservation. Ce qui est clair, c’est le besoin d’argent pour protéger la nature.