Agriculteurs, leur combat pour se constituer une retraite décente

Environnement

Agriculteurs, leur combat pour se constituer une retraite décente

Série - Avec en moyenne 650 € touchés par mois, les agriculteurs misent plutôt sur leur patrimoine pour leur retraite. Bien vendre sa ferme à un repreneur devient essentiel, ce qui n’aide pas forcément les jeunes à s’installer. [Dans le portefeuille des agriculteurs, épisode 5/5]

« On travaille beaucoup par rapport au revenu dégagé », résume Florent Thiebaut, trentenaire producteur de grandes cultures dans l’Aube.

La retraite serait-elle alors l’occasion de se reposer, avec une rente confortable ? Pas forcément. Du moins, ce n’est pas avec les sommes versées par la MSA (sécurité sociale agricole) que les anciens agriculteurs vont mener grand train.

« Un chef d’exploitation en carrière complète va toucher en moyenne 600 à 700 € », chiffre Gilbert Guignand, secrétaire-adjoint de l'Assemblée permanente des chambres d'agriculture (APCA) et président de la chambre régionale d'agriculture Auvergne Rhône Alpes.

Un chef d’exploitation en carrière complète va toucher en moyenne 600 à 700 €.
Gilbert Guignand,

Secrétaire-adjoint de l'Assemblée permanente des chambres d'agriculture (APCA)

À titre de comparaison, le minimum vieillesse est à près de 1000 €. « En général, les agriculteurs ne le touchent pas car il ne faut pas posséder de bien, maison ou bâtiment », ajoute le président.

Pourquoi si peu ? « On a de petites retraites car les cotisations sont peu importantes », justifie Gilbert Guignand. Celles-ci sont calculées sur le RCAI (revenu courant avant impôt), souvent faible, comme nous avons pu le voir.

Revalorisation à 1025 € par mois

Ces petites retraites sont dénoncées depuis des années par les agriculteurs, qui ont eu gain de cause en 2020, avec le vote d’une revalorisation des retraites agricoles.

Elle permettra aux chefs d’exploitation à la carrière complète d’atteindre un minimum d’environ 1 025 € par mois, soit 85 % du Smic, comme le minimum pour les salariés. « Reste le problème des conjoints non-salariés ayant travaillé sur l’exploitation, qui ne sont pas toujours pris en compte », reconnait Gilbert Guignand.

En Chiffres

190 000 € 

valeur moyen du patrimoine par exploitant non salarié.

En pratique, rares sont les agriculteurs ne disposant que de 600 ou 700 € par mois une fois à la retraite. Certains ont eu un travail salarié avant de s’installer, et d’autres étaient doubles actifs.

Mais surtout, les agriculteurs ont un patrimoine (bâtiments, matériel…), qu’ils ont constitué tout au long de leur carrière. Cette tendance est même à la hausse. D’après le Rica, la valeur du patrimoine net des exploitations par exploitant non salarié est passée de 150 000 € à 190 000 € en valeur constante entre 2002 et 2019.

Bien vendre son capital

« Le patrimoine constitué est valorisé à la retraite », résume Gilbert Guignand, qui explique aussi que les agriculteurs retraités ont droit à une parcelle de subsistance, de maximum 2 ha, pour cultiver des légumes, des légumes, ou mettre une vache.

En pratique, une fois qu’il a décidé de partir à la retraite, un producteur va soit transmettre son exploitation à un repreneur, soit vendre d’un côté le cheptel, les bâtiments, le matériel… « Souvent, c’est plus rentable de vendre petit à petit, mais l’exploitant préfère voir la ferme perdurer », explique Gilbert Guignand. Ensuite, l’exploitation va être étudiée par des experts pour estimer sa valeur.

« On regarde ce qu’elle dégage comme revenu, s’il y a des investissements à faire… Cela donne une fourchette de valeur permettant d’engager la discussion entre le cédant et le repreneur », précise François Beaupère, président de la chambre d’agriculture des Pays de la Loire et vice-président de l’APCA.

Pour le retraité, le produit de la vente va compléter les versements mensuels de la MSA. En parallèle, s’il possède du foncier, les surfaces vont être louées au repreneur ou à un autre agriculteur, assurant un complément supplémentaire.

D’après l’APCA, 60 % des surfaces agricoles de l’Hexagone sont en location (fermage), 20 % sont exploitées par leur propriétaire, et 20 % sont sous forme d’autres contrats, principalement la location auprès d’associés.

Le prix des fermages dépend de la qualité des terres et de la culture. « Pour un hectare, il peut être de 150 € par an pour une prairie, à 250 € pour une bonne terre dans le nord, illustre Gilbert Guignand. Une fois payées les taxes, il reste environ la moitié de la somme pour le propriétaire ».

Un coût conséquent pour le jeune installé

Dans l’Aube, Florent Thiebaut a pris la suite de son père. Il est associé au sein d’une EARL (exploitation agricole à responsabilité limitée) avec sa mère, associée non exploitante, salariée en dehors de la ferme.

Son père a fait don de ses parts sociales (bâtiments et matériel) à ses enfants, et Florent, seul agriculteur, a dû verser une soulte à sa sœur. Il a pour cela réalisé un emprunt de 250 000 €. Quant à son père, il a gardé la partie du foncier dont il est propriétaire et les fermages viennent compléter les versements MSA de sa retraite.

Si Florent, avec le don, a pu s’installer avec un endettement important mais surmontable, la situation est plus compliquée lors d’une reprise en dehors du cercle familial.

D’un côté les exploitations ont tendance à s’agrandir, et de l’autre le cédant a intérêt à bien valoriser le labeur d’une vie pour sa retraite. Résultat, le coût pour le ou les repreneurs est parfois prohibitif. « Certaines exploitations sont plus difficiles à reprendre que d’autres : c’est plus abordable de s’installer en fruit dans le sud qu’en vigne dans la Marne », résume Thierry Pouch, à l’APCA.

Mais produire du Champagne est nettement plus rentable ne serait-ce qu’en regard des débouchés extérieurs, puisque la demande mondiale adressée aux vins et boissons alcoolisées a été soutenue jusqu’en 2019, nettement moins avec la crise sanitaire.

En tout cas, bonne nouvelle : si la profession d’agriculteur n’est pas de tout repos, nombreuses sont les exploitations qui fonctionnent, avec un revenu correct, à condition d’éviter les écueils.

Relire les cinq épisodes de la série Dans le portefeuille des agriculteurs

C'est la fin de notre série sur les revenus des agriculteurs. Vous avez loupé les épisodes précédents ?

Episode 1 : Les agriculteurs gagnent-ils vraiment 350 € par mois ?

Episode 2 : Un surendettement vite arrivé

Episode 3 : Juste rémunération des agriculteurs, la grande distribution coupable ?

Episode 4 : Des fermes sous perfusion de subventions