Agriculteurs : pourquoi les prix payés aux producteurs sont-ils si faibles ?

Environnement

Agriculteurs : pourquoi les prix payés aux producteurs sont-ils si faibles ?

Série - Si des agriculteurs se retrouvent en difficulté en raison de surendettement, ces accidents de pilotage ne doivent pas faire oublier la problématique des faibles prix payés à la production. La situation est dénoncée depuis de nombreuses années, sans amélioration notable, même après une loi.  [Dans le portefeuille des agriculteurs, épisode 3/5]

Qui n’a jamais acheté un steak haché ? Sur ce produit très peu transformé, le coût de la matière première entrée abattoir est de 40 %, soit 3,67 €/kg pour un steak vendu 10,29 €/kg, selon le rapport 2020 de l’observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires.

Trop peu selon les producteurs de bovins, qui dénoncent depuis plusieurs années des prix ne couvrant pas leurs coûts de production.

Pour Vincent Lambrecht, chargé de mission bovins viandes à la chambre d’agriculture des Pays de la Loire, tous les éleveurs ne sont pas en difficulté et il existe des systèmes très performants.

Le hic, c’est que « le prix des vaches n’a pas évolué depuis vingt ans, mais la productivité des fermes a triplée. Ces gains de productivité permettent aux éleveurs de gagner leur vie mais pas plus. Ils ne peuvent pas investir dans des moyens de production durables, comme du matériel, ou des pâtures pour les animaux ». Impossible de s’adapter au marché, et ainsi de pérenniser son système.

Par exemple, l’aval demande des plus petites carcasses, donc de plus petits animaux : l’éleveur doit investir dans de la génétique, avec un coût associé et diminuer d’autant sa productivité. « Mais ce prix-là, la filière n’est pas prête à le payer », déplore Vincent Lambrecht.

Le bio pour mieux valoriser

Face à la faiblesse des prix, le Gaec Cosset, en Loire-Atlantique, a décidé de changer de système. Initialement, les deux agriculteurs vendaient des broutards (jeune bovin de 7 à 9 mois), autour de 2,63 €/kg, soit environ 800 € pièce.

Face aux prix insuffisants, de surcroît en baisse avec la crise du Covid qui a freiné les exportations, ils ont amorcé un passage en bio, avec l’objectif de vendre des bœufs de 30 mois, de 400 à 420 kg, à 4,6 €/kg, soit près de 2000 € la bête.

On va les nourrir avec nos propres céréales, et pour la litière, on aura notre paille et du foin de marais. On cherche à être 100% autonome.
Christophe Cosset, 

Agriculteur bio en Loire-Atlantique.

S’ils sont mieux valorisés, il faudra les nourrir plus longtemps, mais les agriculteurs ne comptent pas pour autant trop augmenter leurs charges. « On va les nourrir avec nos propres céréales, et pour la litière, on aura notre paille et du foin de marais, explique Christophe Cosset. On cherche à être 100 % autonomes ».

Ils ont quand même dû investir dans un bâtiment pour les animaux, avec un nouvel emprunt à rembourser. « L’hiver, avec la pluie, ils abîment les prairies, et les remettre en état coûte cher », explique Jérôme Cosset.

La réorientation vers le bio avec une nouvelle production va leur permettre de mieux valoriser leurs animaux sans explosion des coûts, mais ce virage n’est pas possible dans toutes les exploitations agricoles. Elles restent tributaires des prix que l’aval acceptent de payer.

Conscient de la problématique, le gouvernement s’est attaqué au sujet, avec une loi publiée fin 2018 : la loi Egalim. Elle a instauré toute une série de mesures pour une meilleure répartition de la valeur.

Sans résultat probant pour le moment. Interrogé le 6 mars sur le sujet sur Europe 1, Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture, dénonçait « des comportements de la grande distribution et des industriels qui ne cessent de faire la guerre des prix », et reconnaissait que la loi « ne marche pas totalement ».

Éviter les intermédiaires

Les viticulteurs, réputés moins en difficulté, s’en sortent-ils mieux ? Pour Bruno Deguillaume, expert-comptable chez BSF à Bordeaux et membre du réseau AgirAgri, les réalités économiques sont très disparates, à l’image des prix des bouteilles vendues, de 2 € à 200 €.

Ceux qui maîtrisent tout le process valorisent mieux leur travail.
Bruno Deguillaume,

Expert-comptable.

Mi-mars, Lidl a d’ailleurs provoqué un tollé chez les vignerons avec une bouteille de Bordeaux AOP à 1,69 €. « La différence se fait beaucoup sur le marketing, car d’un viticulteur à l’autre, les coûts de production sont assez similaires. Tout dépend aussi du nombre d’intermédiaires. Les viticulteurs qui livrent leurs raisins à la cave coopérative sont rémunérés d’un produit brut, alors que ceux qui maîtrisent tout le process, de la production à l’expédition des bouteilles en passant par la vinification et le marketing valorisent mieux leur travail. »

Céréalier dans l’Aube, Florent Thiebaut est certifié Haute Valeur Environnementale (HVE), ce qui lui permet de vendre ses lentilles 40 €/tonne plus cher (le prix moyen étant de 450 à 500 €/t).

Mais pour le reste, il est tributaire des cours mondiaux. Y compris sur la betterave, soumise jusqu’à 2017 à des quotas en Europe. « On a vu ensuite une chute des prix, explique Florent Thiebaut. De près de 30 €/t, on est passé à 22-23 €/t actuellement ».

Pour améliorer son revenu, il mise pour le moment plutôt sur la réduction des charges opérationnelles (produits phytosanitaires, engrais, semences). Une stratégie aussi plus écolo, mais avec des risques.

Après, impossible de contrôler le climat : en 2020, son Excédent Brut d'Exploitation (EBE), en moyenne de 60 000 €, est passé à 30 000 €. La faute à la météo qui a limité les rendements, et sur betterave à la jaunisse, maladie propagée par des pucerons, pour laquelle le gouvernement est revenu sur l’interdiction des insecticides néonicotinoïdes.

Sur la composition du revenu des agriculteurs, son analyse est claire : « On est très dépendant des aides. Le revenu, c’est les aides ». Les exploitations françaises sont-elles sous perfusion de subventions ?

Episode 4 - Des fermes sous perfusion de subventions

Retrouvez notre prochain épisode ici.

Des productions soumises aux aléas, en particulier météo, des prix trop faibles… Pour beaucoup d’agriculteurs, les aides représentent une ressource plus que bienvenue. Quelle part représentent-elles dans le résultat des fermes, et sont-elles bien réparties ?

Lire la suite de la série :

Épisode 4 : Subventions, l'indispensable perfusion des exploitations agricoles

Épisode 5 : Retraites, le patrimoine pour échapper à la misère

Relire nos épisodes précedents :

Épisode 1 : Les agriculteurs gagnent-ils 350 € par mois ? Pas vraiment

Épisode 2 : Agriculteurs, pourquoi un surendettement est vite arrivé