Crise climatique : « L’industrie française aura besoin des pouvoirs publics pour décarboner »

Environnement

Crise climatique : « L’industrie française aura besoin des pouvoirs publics pour décarboner »

Pour Romain Faquet, de la direction générale du Trésor, l’industrie française a engagé des efforts importants pour décarboner ses processus de production, mais insuffisants pour tenir nos objectifs climatiques. Des subventions publiques supplémentaires et un prix du carbone élevé seront indispensables.

Pourquoi lui ?

Romain Faquet est économiste à la direction générale du Trésor (DGT). En août, il a publié un document de travail pour la DGT, précieux sur le profil des entreprises industrielles françaises qui réalisent des investissements de décarbonation. Comme il sera sans doute impossible de réussir la transition écologique si l’industrie n’atteint pas ses objectifs climatiques, nous avons voulu savoir où nous en étions et ce qu’il nous faudrait faire pour y arriver. Interview.

Romain Faquet

Pour l’Éco. L’industrie française est-elle sur la bonne trajectoire climat ?

Les entreprises industrielles émettent aujourd’hui environ 80 millions de tonnes équivalent CO2 chaque année. C’est 1/5e du total des émissions de CO2 de l’économie française.

Pourtant, c’est de loin le secteur qui a fait le plus d’efforts de décarbonation ces 30 dernières années, avec une réduction de ses émissions de 45 % depuis 1990. C’est quatre fois plus que le reste de l’économie où la baisse n’est que d’un peu plus de 10 %.

Malgré tout, ce rythme de décarbonation n’est pas suffisant pour atteindre les objectifs climatiques que la France s’est fixés pour ses entreprises industrielles : - 35 % pour 2030 par rapport aux émissions de 2015.

Cet objectif est ambitieux. En partant des émissions actuelles, l’arrivée se situe à 53 Mts en 2030. Cela doit se traduire par une baisse entre aujourd’hui et 2030 de 4 % par an. Or, si l’on regarde la période 2013-2019, la trajectoire se situe plutôt aux alentours de 1 % par an.

L’équation est simple, il faudrait atteindre dans les prochaines années un rythme annuel de décarbonation 3 à 4 fois supérieur à ce que l’on a fait depuis 2013.

En Chiffres

80 millions de tonnes

Émissions en équivalent CO2 des entreprises industrielles françaises en 2020.

Est-ce possible ?

Ce ne sera pas évident. Quand vous discutez avec les industriels, ils vous disent que la moitié du chemin de 80 à 53 Mts peut se faire à technologie existante : électrification des procédés, amélioration de l’efficacité énergétique des technologies actuelles, meilleure valorisation de la chaleur décarbonée…

Cette partie peut passer par le renforcement des outils de soutien qui existent déjà. 1,2 milliard d’euros a déjà été budgété dans cet objectif lors du plan de relance sur la période 2020-2022.

Le plus compliqué reste l’autre moitié à parcourir. Elle ne pourra être atteinte qu’avec des technologies qui ne sont pas encore opérationnelles. S’agissant de technologies encore non matures, sans garantie de réussite ou de rentabilité future, il est aisé de comprendre pourquoi le secteur privé et les industriels n’investiront pas sans forte incitations.

À cet égard, la hausse du prix du carbone sur le marché européen - aujourd’hui à environ 60 euros la tonne – est clé pour pousser financièrement les entreprises à produire de façon plus économe en énergie carbonée.

À voir > Le marché du carbone expliqué avec du coton

Un mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières est également absolument indispensable. Les entreprises industrielles des pays à l’extérieur de l’Union européenne qui produisent des biens très émetteurs de gaz à effet de serre seraient soumises à un niveau de tarification carbone équivalent à celui des entreprises européennes.

L’industrie française et européenne, qui est relativement plus performante sur le plan environnemental que la moyenne des entreprises des pays tiers, serait alors d’autant plus incitée à s’engager sur la voie de la décarbonation.

Mais tant que ces deux conditions ne sont pas effectives, des subventions publiques coordonnées avec nos partenaires européens demeurent généralement nécessaires pour déclencher ces investissements de décarbonation.

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Quelles sont les caractéristiques principales des entreprises qui décarbonent le plus ? Les plus polluantes sont-elles en avance ?

Il faut déjà savoir que seule une minorité d’entre elles réalise chaque année ce type d’investissement : sur la période 2013-2018, chaque année cela concerne en moyenne seulement 12 % des entreprises industrielles françaises.

Ensuite, d’après mes estimations, les entreprises industrielles dont on sait qu’elles appartiennent de loin aux secteurs les plus polluants (métallurgie-sidérurgie, cimenterie, industrie chimique…) ne réaliseraient pas davantage d’investissement de décarbonation que les autres.

C’est problématique, quand on sait que la source d’énergie carbonée consommée par ces entreprises est particulièrement polluante : charbon, lignite, produits pétroliers… Mais mon étude ne prend pas en compte l’augmentation des soutiens à la décarbonation du plan de relance.

À voir > Sera-t-il possible… De vivre dans un monde décarboné ? Avec Patrice Geoffron

Enfin, plus une entreprise vieillit, plus la probabilité qu’elle réalise des investissements verts serait faible. Mon interprétation est que plus elle accumule d’outils et de capital carbonés, et plus ça va être coûteux pour elle d’enclencher cette transition vers des outils de production plus décarbonés.

C’est un phénomène que les économistes appellent l’effet de dépendance au sentier.

Éco-mots

Effet de dépendance au sentier

Théorisé par l’économiste Paul David dans les années 1980, la path dependency est l’effet de persister dans des choix adoptés, même si de meilleures solutions existent, car il est difficile d’en changer.

Une étude1 avait aussi documenté ce mécanisme dans l’industrie automobile : plus une entreprise avait innové dans le passé dans des technologies carbonées, moins elle était encline à innover dans des technologies décarbonées.

Alors qu’une entreprise jeune, ou une entreprise qui rentre sur le marché, va plus facilement adopter un processus de production moins carboné. Partant de zéro, elle peut d’emblée acheter des outils plus chers, mais plus écologiques.

À voir > Sera-t-il possible… De concilier croissance économique et climat ? Avec Philippe Aghion

Les politiques publiques ne pourraient-elles pas s’adapter à ce facteur, en encourageant la création de nouvelles entreprises et en soutenant moins les très vieilles entreprises polluantes par exemple ?

Malheureusement c’est plus compliqué que ça. Sauf exception, ce sont des industries (cimenterie, chimie…) qui ont besoin de beaucoup de capitaux et de fait, les coûts d’entrée sont importants.

Éco-mots

Coûts d’entrée (ou barrière à l’entrée)

Désigne le fait que les conditions de marché limitent ou rendent impossibles l’entrée de nouvelles firmes sur le marché. Quatre éléments de structure de marché renforcent ce phénomène : les économies d’échelles, les avantages de coûts absolus comme « l’apprentissage par la pratique »), les avantages liés à la différenciation des produits (licences, brevets…), et les besoins en capitaux.

Il y a relativement peu de nouvelles entreprises industrielles qui naissent chaque année dans des secteurs très capitalistiques.

Si on veut atteindre nos objectifs de réduction d’émissions de carbone, il faudra nécessairement un prix du carbone élevé et des subventions publiques importantes pour inciter ces grandes entreprises capitalistiques installées à décarboner.

Mais il faut bien sûr rester attentif à ne pas empêcher l’entrée de nouveaux acteurs et l’émergence de technologies concurrentes prometteuses, et c’est le sens des soutiens à la recherche et l’innovation dans les technologies décarbonées.

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Comment on mesure les dépenses de décarbonation des entreprises industrielles

« L’Insee envoie chaque année à un échantillon représentatif d’entreprises industrielles un questionnaire et leur demande si elles font des investissements de décarbonation et quels montants.

Dans ce questionnaire, l’INSEE distingue deux types d’investissements. Le premier, concerne les investissements dits « spécifiques », de bouts de chaînes (end of pipe). C’est un type d’investissement entièrement dédié à la réduction de gaz à effet de serre qui limite leur sortie dans l’atmosphère : filtres, techniques de capture du carbone… Mais ce type d’investissement ne change pas le processus de production en lui-même. Il est toujours aussi polluant.

L’autre type d’investissement, ce sont les investissements « intégrés », lorsqu’une entreprise investit dans des nouveaux outils de production, qui changent le cœur du processus de production. Cela peut être des machines ou des outils qui consomment moins d’énergie ou de matières premières, soit des énergies moins carbonées, par exemple passer à des procédés de production entièrement électrifiés.

Comme ces investissements ne sont pas entièrement dédiés à la réduction de gaz à effet de serre, l’INSEE, ne compte in fine que l’écart entre la valeur de cet outil décarboné par rapport au standard du marché, moins vertueux en termes de performance environnementale. »

Pour aller plus loin

1. Carbon taxes, path dependency and directed technical change : evidence from the auto industry, Philippe Aghion, Antoine Dechezleprêtre et coauteurs, 2016