Dune : « Le pétrole est l’Épice du XXe siècle »

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Dune : « Le pétrole est l’Épice du XXe siècle »

Le film de Denis Villeneuve a remis au goût du jour le roman de Frank Herbert, qui y établit une critique à peine voilée de l’industrie pétrolière de son époque... camouflant l’or noir sous un autre nom : l’Épice. [Attention : l’article contient des spoilers]

« Qui contrôle l'Épice contrôle l’univers. » Le décor est posé, et par le Baron Harkonnen lui-même, principal antagoniste du roman Dune de Frank Herbert, et ennemi juré du duc Léto, père du héros Paul Atréides. 

« Tout l’univers de Dune est construit autour de l'Épice », atteste Lloyd Chéry, journaliste spécialisé dans la science-fiction et auteur du mook Tout sur Dune, dont les ventes explosent à l’occasion de la sortie en salles de l’adaptation à 165 millions de dollars (140 millions d’euros), par le Canadien Denis Villeneuve, de l'œuvre d'Herbert. 

dune epice petrole

L'Épice est cet étrange mélange que s’arrachent les factions rivales de l’univers créé dans les années 1960 par Herbert. Substance hallucinogène, que l’Imperium (l’empire galactique) ne peut récolter que sur Arrakis, une planète recouverte d’un gigantesque désert brûlant, l'Épice, certes « peu évoquée dans Dune », comme le rappelle Lloyd Chéry, n’en demeure pas moins l’objet de toutes les convoitises, notamment celles des brutaux Harkonnen. 

« Frank Herbert avait compris que le pétrole serait l’un des enjeux du XXe siècle »

Car qui contrôle l'Épice contrôle l’Univers, donc. Une sentence qui fait écho à une autre phrase, attribuée à un personnage moins sinistre que le Baron Harkonnen : Winston Churchill, alors Premier Lord de l’Amirauté, qui, après la Première Guerre mondiale, aurait exposé : « Qui contrôle le pétrole remportera la prochaine guerre. »

« L’analogie avec le pétrole est vraie, explique Lloyd Chéry. Le pétrole est l’Épice du XXe siècle : une source d’énergie vitale qui fait avancer voitures et avions. Frank Herbert avait compris que le pétrole serait l’un des enjeux du XXe siècle, et ce alors qu’il a commencé les recherches pour son livre vers 1953 et que, même à la sortie de Dune en 1963, les premières guerres du pétrole n’ont pas encore eu lieu. »

« Absolument, Dune parle de pétrole, renchérit Mathieu Auzanneau, directeur du think tank de la transition énergétique The Shift Project et fan de Frank Herbert. L’Épice, c’est la même chose : une substance rare concentrée sur une planète désertique inspirée des pays musulmans, et qui permet de voyager sans limites. »

« Frank Hebert a eu une réflexion écologique profonde et précoce sur la place cardinale qu’occupe l’énergie dans nos sociétés », estime Matthieu Auzanneau. Et s’intéresse dès le début de sa carrière d’écrivain au pétrole. « Son premier livre, Le Monstre sous la Mer, raconte une guerre sous-marine entre pays qui essaient de se piquer du pétrole en draguant de gros réservoirs sous l’eau. Il s’inspire directement des Japonais qui avaient tenté une stratégie similaire pendant la guerre du Pacifique. »

Une ressource rare, non-renouvelable, nécessaire pour voyager sur de longues distances

Pour comprendre l'analogie entre le pétrole et l'Épice, il faut s’intéresser à la nature de cette dernière. Passionné du roman, le chimiste Fabrice Chemla a tenté d’élucider la composition de l'Épice à partir des indices disséminés dans le livre.*

Verdict : il s’agit effectivement d’un « Mélange » (c’est d’ailleurs l’autre nom de l'Épice dans le livre), qui contiendrait entre autres un composé nommé tryptamine, identifiable dans de nombreuses drogues, y compris le LSD – un psychédélique dont Frank Herbert était friand, comme beaucoup en son temps, et qui lui aura inspiré le don de prescience et de prémonition conféré par l'Épice.

On puise cette dernière dans des gisements, localisés dans un environnement désertique. Elle est a priori non-renouvelable à l’échelle humaine, impossible à synthétiser (du moins dans les premiers romans), et créée à la suite d’une réaction chimique produite par le contact de l’eau et de déjections de truite des sables – l’une des rares représentantes de la faune d’Arrakis. 

« Nous sommes donc en présence d’une ressource naturelle (produite à partir du Cycle du Ver), rare (présente uniquement sur Arrakis, une seule planète parmi les dizaines de milliers de mondes que compte l’Imperium) et sans substitut connu (tout du moins à l’époque) pour les usages qui en sont fait (et notamment sa nécessité pour le voyage spatial) », énumère ainsi l’auteur(e) de cette note de blog, qui a théorisé le modèle économique de l'Épice.

« Si on supprime l'Épice, l’empire disparaît »

Un modèle simple et familier caractérisé par une rente de rareté qui explique que le prix d’une ressource augmente lorsque ses stocks diminuent. Mais également par une situation de monopole relative, puisque seuls les Atréides, d’abord, les Harkonnen ensuite et enfin Paul Atréides, devenu prophète des Fremens, contrôlent l’exploitation de l'Épice. De telles caractéristiques rappellent encore le cas du pétrole.

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Rente de rareté

Également appelée « rente d’Hotelling » du nom de l’économiste américain Harold Hotelling, la rente de rareté désigne l’augmentation du prix d’une ressource au fur et à mesure que celle-ci se raréfie. Une rente de rareté optimale signifie que, lorsque la ressource est finalement épuisée, son prix est si élevé que sa demande est nulle. 

« Du point de vue économique, l'Épice est une substance primordiale, explique Fabrice Chemla. Si on supprime l'Épice, l’empire disparaît. Frank Herbert a vraisemblablement été marqué par les lectures de Karl-Auguste Wittfogel. »

Dans un livre publié en 1957 et intitulé Le Despotisme oriental – battu en brèche par de nombreux historiens –, Wittfogel théorise les « despotismes hydrauliques », des régimes comme l’Égypte Antique ou le Pérou dont le pouvoir est fondé sur un contrôle monopolistique de l’eau. 

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Despotisme hydraulique

Théorie géopolitique établie par Karl-Auguste Wittfogel dans les années 1960, qui vise à expliquer la construction des gouvernements orientaux au pouvoir absolu (despotiques) dans des pays où le contrôle de l'eau était nécessaire pour l'irrigation et le contrôle des crues. La gestion de ces projets nécessitait des bureaucraties importantes, qui dominaient l'économie, la société et la vie religieuse. 

« Frank Herbert a bâti son histoire sur cette théorie, indique Fabrice Chemla. Un empire entier basé sur une substance qui ne se trouve que sur une seule planète. »

L'Épice et l’Opep

Et qui n’est exploitée que par une compagnie, le Chom. L’Opep version Dune, dixit Frank Herbert. Dans un essai publié en 1980, il l’assure lui-même : « Le Chom, c’est l’Opep. » 

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L’Opep

Organisation intergouvernementale des pays exportateurs de pétrole, fondée en 1960. Aujourd’hui constituée de 13 pays membres, dont 5 pays du Moyen-Orient, 7 d’Afrique et le Venezuela, elle négocie avec les compagnies pétrolières les prix et la production de l’or noir.

Le Combinat des honnêtes ober marchands, citée en 2011 par Forbes comme LA plus grande compagnie de fiction, est une guilde composée notamment des grandes maisons de Dune, qui gère les échanges économiques de tout l’Imperium - à commencer par celui de l’Epice. Et ce pour enrichir quelques maisons, « qui sont en fait de grandes corporations, compare Lloyd Chéry. Elles sont similaires à nos Gafam, car elles ont plus de pouvoir que certains États. »

Pourtant, n’en déplaise à Frank Herbert, l’analogie Épice-pétrole place plutôt le Chom dans le rôle… des opposants de l’Opep. « J’aurais plutôt dit les Sept Soeurs ! », s’amuse ainsi Matthieu Auzanneau. 

Retour dans le temps. « Dans les années 1950, l’industrie pétrolière mondiale est dominée par sept majors internationales, dont cinq sont américaines, rappelle Francis Perrin, directeur de recherche à l’IRIS et spécialiste des problématiques énergétiques. Parmi elles, Exxon, Mobil, Texaco… Plus puissantes, plus influentes que les pays producteurs. » Les Seven Sisters (ou Sept Soeurs), comme on les surnomme, font bien sûr penser aux maisons de Dune qui se disputent le territoire d’Arrakis. 

À lire La valse folle des prix du pétrole

Le tournant arrive en 1960. Le 14 septembre, plus précisément, lorsque l’Arabie Saoudite, le Venezuela, l’Iran, l’Irak et le Koweït fondent lors de la Conférence de Bagdad l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (l’Opep). « La croissance économique et les besoins en énergie, principalement en pétrole, croissent énormément sur la période, indique Francis Perrin. Grâce à l’Opep, les pays exportateurs renversent le rapport de force avec les majors, renégocient des contrats d’exploitation, nationalisent dans certains cas la production. »

À l’instar des Fremens, qui, menés par leur messie Paul Atréides, parviennent à la fin du livre à libérer Arrakis des puissances étrangères… Pour mener ensuite une croisade religieuse qui ravagera l’Imperium, mais ceci est une autre histoire. 

*L’Epice, un Mélange bientôt disponible ?", Chemla, F.; In Dune : exploration scientifique et culturelle d’une planète-univers, R. Lehoucq ed., Le Bélial, 2020

Dix ans après, Mad Max et la guerre pétrolière

Autre désert, autre critique de l’industrie pétrolière. En 1979, George Miller défraie le box-office avec son Mad Max. Le synopsis est simple : dans un futur proche, une guerre pétrolière internationale et nucléaire a poussé les populations à se révolter.

Au milieu de toute cette agitation, Mel Gibson – pardon, Max Rockatansky, dit « Mad Max » –, flic de son état, sillonne les routes et tente de maintenir un semblant d’ordre au milieu des hordes de Bikers délinquants.

Suivent un deuxième, puis troisième opus, qui mettent en scène d’un côté la folie débridée des amateurs de diesel (à grands coups de courses-poursuite dans le désert, entre pistoleros chevauchant des véhicules rouillés et rafistolés à la tôle), de l’autre la peur panique d’une civilisation qui sent arriver la fin du pétrole.

Le journaliste James McCausland, co-auteur du script du premier film, expliquait à l’époque que l'histoire était inspirée de la crise pétrolière de 1973 et de la réponse civile au phénomène dans l'Australie natale de George Miller.

Les premiers films décrivent les troubles dans lesquels plongent les pays dépendants du pétrole une fois la ressource épuisée. Dans Mad Max : Fury Road, le blockbuster de 2015, George Miller va encore plus loin, mêlant raréfaction du pétrole et épuisement de l’eau. Lorsqu’une ressource aussi vitale que l’eau se fait rare, qui la contrôle contrôle la population. Cela vous rappelle quelque chose ?