Guerre en Ukraine : le gaz naturel liquéfié, une coûteuse solution de repli pour l'Europe

Environnement

Guerre en Ukraine : le gaz naturel liquéfié, une coûteuse solution de repli pour l'Europe

Avec la guerre en Ukraine, l’Europe a décidé de sanctionner la Russie et de réduire sa dépendance au gaz russe. Le GNL (gaz naturel liquéfié) est l’une des principales solutions envisagées.

« Le gaz russe n’est pas remplaçable en Europe dans l’immédiat », déclarait fin février Patrick Pouyanné, PDG de Total Energies. Pourtant, les sanctions économiques prises par l’Europe tendent à une rupture dans la dépendance européenne au gaz russe.

L’objectif annoncé par la Commission européenne est de réduire de deux tiers les importations de gaz russe cette année, alors que l’Europe consomme 40 % de gaz russe selon l’Agence internationale de l’énergie.

Le gaz naturel liquéfié (GNL), produit majoritairement aux États-Unis, en Australie et au Qatar, fait partie des moyens envisagés pour éviter de consommer celui venant de Russie.

Éco-mots

Gaz naturel liquéfié (GNL)

Gaz naturel transformé sous forme liquide, état atteint lorsque le gaz est refroidi à une température d’environ -160°C. À la différence du gaz brut, le GNL peut aisément être stocké dans des cuves (il prend 600 fois moins de place que sous sa forme gazeuse) et transporté par voie maritime. De par cette caractéristique, il joue un rôle clé dans la diversification des sources d’approvisionnement en énergie.

Mais l’importation de GNL en Europe n’est pas sans poser de problèmes de coût, et sur le plan environnemental. Ce qui n’a pas empêché certains pays européens d’immédiatement se tourner vers cette solution, pour réduire la dépendance aux hydrocarbures russes.

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Le GNL coûte cher

L’Allemagne et le gouvernement d’Olaf Scholz, particulièrement dépendante du gaz russe et premier marché d’Europe, ont déjà dévoilé un projet de terminal d’importation de GNL. Aucun montant officiel n’a pour l’heure été dévoilé, mais selon des estimations, la construction de ce terminal méthanier devrait coûter 450 millions d’euros, et il ne sera pas disponible avant 2024. Le gouvernement allemand compte en construire un deuxième dans les années à venir.

De son côté, la France peut d’ores et déjà compter sur quatre terminaux. Ils accueillaient en 2018 environ un tiers du gaz consommé en France.

Aujourd’hui, il semble impossible de ramener à 0 la part du gaz russe en Europe dans les mois à venir pour deux raisons principales : la Russie est le deuxième producteur et premier exportateur mondial de gaz, et le continent européen manque d’infrastructures.

La Pologne, l’Espagne, la France ou la Lituanie ont des terminaux méthaniers, mais il faut ensuite le transférer par gazoduc, ce qui manque pour accéder à l’Allemagne.

En 2021, l’Europe a acheté 15 milliards de mètres cubes de GNL russe, bien loin du gaz fourni par gazoduc, 140 milliards de mètres cubes selon l’Agence internationale de l’énergie. La Commission européenne évoque un potentiel de 50 milliards de m3 de GNL importable. Mais ça ne sera pas suffisant, sachant que la production tourne déjà à plein régime et que la concurrence est forte.

Une concurrence qui fait monter les enchères. « Le GNL est un levier de flexibilité très important », mais « malheureusement à court terme, on ne peut pas lui demander de faire des miracles », explique Vincent Demoury, délégué général du Groupe international des importateurs de gaz naturel liquéfié (GIIGNL), sur RTL. Une concurrence venue en particulier de Chine, qui fait exploser les coûts.

Le marché du GNL a bondi de 6 % en 2021 selon le rapport Shell LNG Outlook. « On estime que cette année, au maximum, il y aura 35 milliards de m3 supplémentaires mis sur le marché dans le monde ; il est possible que la Chine en capte à peu près la moitié, ce qui laisse moins de 20 milliards de m3 au marché européen », calcule M.Demoury.

De plus, le GNL nécessite que le gaz soit transformé en liquide pour être transporté par bateau puis regazéifié dans des terminaux situés dans les zones de consommation.

Pour se défaire du gaz russe et consommer du GNL, il faudra construire davantage sur le sol européen (certains parlent de doubler le nombre de terminaux en France), mais cela prend du temps et coûte cher. C’est pour cette raison que la plupart des échanges de GNL ont été historiquement négociés sur la base de contrats de long terme qui engagent quelques pays dans des quantités importantes.

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Un gaz polluant

En 2021, une analyse publiée par Carbone 4, cabinet de conseil sur les enjeux énergie et climat, montre que l’empreinte carbone du GNL était 2,5 fois plus importante que celle d’un gaz transporté par gazoduc.

Le GNL américain représentait 45 % des importations européennes de ce gaz en janvier 2022, selon Refinitiv Eikon, en forte hausse par rapport à 2019 où les importations totales de GNL de l’UE représentaient 12,6 % selon la Commission européenne. Pourtant, 79 % du gaz américain provient du gaz de schiste selon les autorités américaines de l’énergie.

Une exploitation critiquée pour son impact sur le sol et l’environnement à cause des fuites de méthane qu’elle engendre. Des données rapportées par la revue scientifique Nature démontrent que la quantité de méthane qui s’échappe de certains puits est près de quatre fois plus importante que prévu. Et c’est un gaz qui a un pouvoir de réchauffement plus de 80 fois supérieur à celui du CO2 selon le programme pour l’environnement de l’ONU.

Mais l’Europe n’a pas le choix si elle veut continuer à chauffer ses logements et faire tourner ses usines. Les défauts du GNL sont sans doute le prix à payer pour ses erreurs stratégiques qui ont renforcé sa dépendance au gaz russe et sa myopie face à aux ambitions de Poutine.

Des méthaniers verts ? L’Allemagne y croit

Construire d’importantes infrastructures comme des méthaniers pour importer des énergies fossiles extraites aux quatre coins du globe, est-ce compatible avec des objectifs climatiques ? L’Allemagne sera le test.

En manque de gaz, le gouvernement, par la voix du ministre de l’Économie Robert Habeck, a annoncé que le futur terminal sera équipé pour passer dès que possible « à l’hydrogène vert ou aux dérivés d’hydrogène, de manière à aider la première économie européenne à converger vers la neutralité climatique ».

« On ne voit pas bien en quoi ce terminal est utile, compte tenu des longs délais de construction », a tweeté Constantin Zerger, responsable Énergie et Protection du climat à l’ONG environnementale Deutsche Umwelthilfe, ajoutant qu’il faudrait également construire 80 km de pipelines de raccordement.

L’emplacement de Brunsbüttel « est particulièrement problématique en raison de sa proximité avec des installations nucléaires », a-t-il ajouté.