Nucléaire : combien coûteraient six nouveaux réacteurs ?

Environnement

Nucléaire : combien coûteraient six nouveaux réacteurs ?

La France pourrait lancer la construction de six réacteurs nucléaires, alors que le chantier de l'EPR de Flamanville enregistre onze ans et plus d'une dizaine de milliards d'euros de retard. 

Il avait un temps été question d’attendre la fin du chantier de l'EPR de Flamanville pour prendre une décision, mais la ministre déléguée à l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher, a profité de la crise des prix de l’électricité pour annoncer le 1er octobre dernier : « Peut-être nous la prendrons un peu en avance lorsque nous serons sûrs que l'EPR de Flamanville sera sur la bonne voie. »

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Éco-mots

EPR 

L'abréviation EPR signifie « evolutionary power reactor ». De troisième génération, ce réacteur nucléaire à eau pressurisée a été conçu et développé dans les années 1990. Dans le monde, deux fonctionnent actuellement et ils sont en Chine. Il s’agit de Taishan 1 et de Taishan 2 mis en route en 2018 et 2019. Quatre sont en construction, dont un en France depuis 2007, un en Finlande à Olkiluoto depuis 2005 et deux au Royaume-Uni. Quatorze réacteurs EPR sont en projet : six à Jaitapur (Inde), deux à Sizewell (Royaume-Uni) et, donc, les six français annoncés par la ministre.

Au départ estimé à 3,5 milliards d’euros, le coût de l’EPR de Flamanville s’élève aujourd’hui à 19,1 milliards d'euros selon un rapport de la Cour des comptes rendu en juin 2020. Alors que les travaux devaient durer quatre ans et demi, le chantier affiche onze ans de retard. Sa mise en service est prévue pour le 1er juillet 2023. 

Des minicentrales nucléaires pour 170 millions d’euros 

En plus du lancement de la construction des six réacteurs, le gouvernement entend rattraper son retard sur une technologie innovante : les minicentrales nucléaires. Nommé Nuward, un « small modular reactor » (SMR) pourrait injecter 300 MW au réseau français après sa mise en service, prévue au mieux en 2035. La Russie a, elle, déjà mis en service un prototype équivalent en Sibérie. Un autre serait à l’étude aux États-Unis.

« L’énergie nucléaire est une énergie décarbonée, une énergie sûre » déclarait Emmanuel Macron au Creusot le 8 décembre dernier. Ce point de vue fait débat en matière de respect de l’environnement, mais il semblerait que le président-candidat à l’élection présidentielle accélère les investissements nucléaires.

Le plan de relance de l’économie post-Covid prévoit 470 millions d’euros pour l’industrie nucléaire française : 170 millions d’euros pour Nuward, 100 millions d’euros pour les fonds propres de PME et 200 millions pour le financement de la formation et la montée en compétence.

Profiter des économies d'échelle

À la différence de Flamanville, l’avantage du nouveau projet tient dans l’économie d’échelle. La construction des six réacteurs est estimée à 46 milliards d’euros selon un document interne à EDF, soit entre 7,5 et 7,8 milliards d’euros l’unité (contre 19,1 milliards pour Flamanville). 

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« En construisant trois paires simultanées, on pourra apprendre des erreurs de Flamanville, mais surtout mutualiser les savoir-faire, la main d'œuvre et les composants, y compris dans l’éventualité où un chantier tomberait à l’arrêt pendant plusieurs mois, comme ça a été le cas en Normandie », explique Aurélien Saussay, économiste spécialisé dans l'environnement.

À Flamanville, 4 milliards d'euros pour les retards de livraison

Sur les 10,5 milliards d’euros de budget estimés en 2015 par la Cour, la majeure partie (8,3 milliards) était consacrée aux contrats de sous-traitance technique, attribués à des mastodontes comme Bouygues ou Alstom, et 2,1 aux dépenses d’études et d'ingénieries. 

Les surcoûts proviennent essentiellement (35 %) d’une estimation initiale du périmètre, des volumes de béton, tuyauteries, etc. mal réalisée par EDF ; de la modification de la réglementation (12 %), notamment pour le renforcement de la sûreté suite à la catastrophe de Fukushima en 2011. 38 % des surcoûts sont attribués au fait que ce réacteur est une tête de série et ne devraient pas figurer sur l’addition des six nouveaux réacteurs. 

L’EPR de Flamanville, c’est :

400 000 tonnes de béton, 47 000 tonnes d’armatures, une plateforme de 4 mètres d’épaisseur, des taux de ferraillage dépassant parfois les 500 kg/m³, 150 km de tuyauteries pour le seul îlot nucléaire, environ 15 000 vannes, 4 000 km de câbles...

Depuis, 8,6 milliards se sont ajoutés à l’estimation et relèvent des catégories délais et aléas. Au total, les seuls frais financiers dus au retard s’élèvent à 4,22 milliards d’euros. Une mise en service du réacteur mi 2012, comme initialement prévu, aurait permis d’économiser 3 milliards d’euros.

Avec l'explosion du budget, un tel projet ne permet plus d’envisager un coût de l’électricité abordable. À l’origine, le mégawattheure était estimé entre 36,1 et 41,1 euros, mais avoisinerait les 100 euros aujourd’hui (EDF ne réalise plus d’estimation). 

« Le nucléaire a cette particularité d’être une technologie dont le coût augmente, notamment pour des raisons de sûreté. Pour cette génération d’EPR, 1 kWh produit coûte plus de 10 centimes, contre 4 pour l’ancienne génération », détaille le chercheur de la London School of Economics. À titre indicatif, 1 kWh permet de regarder la télévision entre 3 et 5 heures selon l'appareil. 

« Du fait des contraintes de sécurité, du coût à venir du démantèlement des réacteurs en fin de vie et du traitement des déchets, [...] le coût de l’électron d’origine nucléaire n’a guère de chances de baisser », détaillait Christian de Perthuis, professeur à l’université Paris Dauphine-PSL, lors d'une inteview à Pour l'Éco en mars 2021.

« Dans le même temps, le coût de déploiement des énergies renouvelables diminue à un rythme effréné auquel personne ne s’attendait : - 70 % pour l’éolien et - 90 % pour le photovoltaïque, depuis 2008. » 

S'interroger sur la place du nucléaire

La France doit-elle continuer à miser sur le nucléaire ? « Le nucléaire aura certainement sa place dans les solutions pour lutter contre le réchauffement climatique, continue l'économiste spécialiste de l'environnement, mais une place incomparablement plus petite que celle que la France lui dédie aujourd’hui. » 

À l’échelle mondiale, le nucléaire a représenté seulement 5 % des investissements dans le secteur de l’énergie en 2020. Bien que la Chine, l’Inde et la Russie soient friands de cette source d’électricité, seule une cinquantaine de pays envisagerait d’acheter de nouveaux réacteurs. Ce marché suffira-t-il à la France pour rentabiliser dix ans de construction ? 

« Parallèlement, on manque d’investissement dans le renouvelable, tance Aurélien Saussay, alors que de grands pays comme l’Allemagne ont plutôt fait ce pari. Résultat, on sera obligé de l'importer intégralement. » 

Brève histoire de la politique nucléaire en France 

François Hollande entendait réduire à 50 % la part du nucléaire dans le mix énergétique français d’ici à 2025 (contre 72 % en 2017). Il se basait pour cela sur l’obsolescence des réacteurs construits dans les années 80.

Avec une durée de vie de 40 ans, ils devaient cesser de fonctionner entre 2018 et 2031. Mais en 2014, EDF concrétise « le grand carénage » et investit 960 millions d’euros par réacteur pour prolonger leur utilisation de 10 à 20 ans. « Cela repousse le problème à 2030 ou 2040 », estime Aurélien Saussay, économiste à la London School of Economics. Avec l’annonce d’Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée à l’industrie, la France s’engage plus encore dans une ère nucléaire.