Paris 2024 : derrière les Jeux olympiques, une transformation urbaine gigantesque

Environnement

Paris 2024 : derrière les Jeux olympiques, une transformation urbaine gigantesque

C’est la promesse que font les organisateurs : les JO 2024 doivent marquer une rupture dans l’histoire de la compétition sportive. Mais quel sera vraiment l’héritage qu’ils laisseront ? Et surtout, qui en profitera ?

Paris 2024. Ca peut paraître loin alors que les Jeux olympiques de Tokyo s’achèvent seulement et que les Paralympiques n’ont pas encore commencé. Pourtant, les préparations pour la prochaine édition battent déjà leur plein.

Il faut dire que les ambitions qui pèsent sur les JO 2024 sont importantes : ils doivent incarner un nouveau modèle olympique, être à la fois plus sobres, plus respectueux de l’environnement et surtout, comme aiment à le répéter les organisateurs, “léguer un héritage”.

“Héritage de quoi ? Pour qui ?”, s’interroge Marc Perelman, architecte et auteur de l’ouvrage 2024 : les Jeux olympiques n’ont pas eu lieu. Si l’on regarde du côté des infrastructures construites pour l’occasion, ces Jeux seront ceux avec la plus faible quantité de nouveaux bâtiments : 95 % des sites où se dérouleront les épreuves existent déjà ou seront temporaires.

“Toutefois si l’on déplace le projecteur, on voit qu’on est face à un projet urbain gigantesque où Paris et l’Île-de-France - précisément la Seine-Saint-Denis- sont profondément reconfigurées, remodelées pour que les JO se déroulent dans les meilleures conditions, explique l’architecte.

Un héritage sportif ?

“L’héritage matériel, les infrastructures, c’est bien, mais ce n’est pas la finalité. Nous voulons utiliser ces années avant les Jeux pour développer la place du sport”, répète régulièrement Tony Estanguet, président du Comité d’organisation.

Pour Marie Delaplace, professeure d’urbanisme, “il y a toujours un certain engouement pour les sports dans lesquels la France obtient des médailles aux JO. Mais la question de l’héritage c’est aussi celle de la temporalité”.

Au-delà des effets de modes, comment être sûr que les pratiques sportives vont être renforcées à long terme ? Après Londres 2012, si les Britanniques de plus de 16 ans avaient été un peu plus nombreux à faire du sport, leur nombre est rapidement retombé à un niveau inférieur à celui de l’événement.

Le danger de la gentrification

Du côté des nouvelles infrastructures, un centre aquatique olympique et des murs d’escalade seront construits en Seine-Saint-Denis. Dans ce département situé au nord-est de Paris, s’établiront aussi le village olympique qui doit laisser en héritage “un quartier où vivront 6 000 habitants et 6 000 salariés du secteur tertiaire” et le village des médias qui” représentera environ 1 300 logements familiaux, dont 20 % de logements sociaux”, d’après les organisateurs.

C’est là que le doute intervient : ces équipements vont-ils vraiment bénéficier aux populations locales ? Le risque d’une gentrification pèse, reconnaissent les experts.

C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé dans l’Est de Londres, après les Jeux de 2012, où les populations locales n’ont pas tenu le choc : “À la location, il faut aujourd’hui payer au moins 2 500 euros pour un petit deux-pièces. Les loyers ont bondi de 25 % en quelques mois, dans l’ancienne banlieue plutôt pauvre de Stratford, du fait de la spéculation immobilière directement liée aux JO”, décrit dans son ouvrage Marc Perelman, pour qui la compétition sportive est pensée pour une élite.

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Gentrification

Ce terme décrit le processus de transformation de quartiers populaires sous l’effet de l’installation de catégories sociales plus favorisées. Dès l’origine, le terme « gentrification » revêt une connotation négative. Le mot a été inventé en 1964 par la sociologue marxiste Ruth Glass à partir du terme anglais « gentry », qui désigne de façon ironique la bonne société, les gens « bien nés ». À l’époque, elle crée le concept pour décrire le changement de population dans des quartiers londoniens où les ménages aisés remplacent peu à peu les ménages populaires.

Justement, répond Marie Delaplace, professeure d’aménagement et d’urbanisme à l’institut Gustave Eiffel, les JO sont un “outil qui doit être mis au service de politiques publiques volontaristes et fortes”, et c’est donc aux élus de faire en sorte que les populations locales en profitent.

Illustration concrète : “On sait qu’un enfant sur deux entrant au collège ne sait pas nager en Seine-Saint-Denis, mais ce n’est pas parce que vous mettez des piscines qu’ils vont y arriver. Il y a tout un travail à faire en termes de politiques d’accompagnement : embaucher des maîtres nageurs, veiller à ce que les enfants accèdent aux équipements…”

La chercheuse le reconnaît “ces politiques vont être coûteuses” et “il ne faudrait pas que le coût des JO pour le département réduise l’argent nécessaire pour conduire ensuite ces politiques”.

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Politique publique

Ensemble des actions et interventions des autorités publiques ou gouvernementales pour atteindre des objectifs économiques et sociaux (éducation, sécurité, santé…).

Former sans plus attendre

D’ailleurs, pour Marie Delaplace, c’est d’ores et déjà maintenant qu’il faut s’y mettre, et notamment en termes d’emplois. Les JO devraient générer 150 000 postes répartis comme suit : 78 300 emplois pour l’organisation (transport, événementiel, communication, sécurité privée…), 60 000 emplois dans le tourisme (hôtellerie et restauration notamment) et 11 700 dans la construction.

À nouveau, “la Seine-Saint-Denis pourrait en bénéficier, mais la formation prend du temps, il faut penser à l’acquisition des compétences dès maintenant”. Au risque de constater “une inadéquation entre les postes proposés et les qualifications professionnelles des résidents”, explique Marc Perelman. Attendu sur le sujet, Emmanuel Macron doit se rendre dans le département en octobre.

Malgré ces points de vigilance, insiste Marie Delaplace, pour la Seine-Saint-Denis, “sans les Jeux, il n’y aurait pas eu d’investissements. Bien sûr, on peut entendre que le département aurait besoin de plus d’hôpitaux et d’écoles plutôt qu’un village olympique, mais si l’on regarde le montant déboursé par le département (67 millions d'euros en 2016) et la somme dont il va bénéficier, c’est sans commune mesure”.

 

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Capture d'écran Paris2024.org

Éco-mots

Investissements publics

Ils regroupent l’ensemble des dépenses publiques en vue d’améliorer la capacité de production du pays (construction, recherche et développement…). En France, ces dépenses correspondent à 6 % des dépenses engagées par les administrations publiques contre 58 % pour celles liées à la protection sociale (maladie, retraites, chômage, …).

Un héritage écologique ?

C’est un point sur lequel insiste Anne Hidalgo : l’héritage écologiste. Ces Jeux se veulent en adéquation avec les Accords de Paris.

Ainsi, les bâtiments construits le seront avec des matériaux biosourcés, moins polluants et bas carbone en utilisant des technologies numériques dans l’idée de la “smart city”. Que ce soit du côté des bâtiments donc, ou même des transports, “l’innovation notamment au service de l’environnement peut aussi constituer un héritage. Pouvoir se baigner dans la Seine, améliorer la qualité de l’eau, la qualité de l’air”, sont des héritages possibles au-delà des jeux, souligne Marie Delaplace.

Marc Perelman, de son côté, est plus sceptique : “La transformation urbaine, c’est toujours une artificialisation des sols. Leur imperméabilisation est une catastrophe écologique.” Et puis, insiste-t-il, “le fait d’informatiser les bâtiments avec des capteurs, des puces pour le chauffage, les eaux, les flux, reste très énergivore”.

Une ville transformée

Et puis, il y a les nouveaux transports en commun. Là encore, ils pourraient permettre de mieux desservir certains endroits (avec toujours, le risque d’une gentrification accélérée). Les Jeux s’appuieront sur l’extension du réseau avec le Grand Paris Express (GPE).

Si, comme le répète le Comité international olympique (CIO), “aucune ligne de transport n’a été demandée par Paris 2024”, que les budgets pour l’organisation des Jeux (7,3 milliards d’euros) et le GPE (42 milliards d’euros au total) sont distincts, pour Marc Perelman, on ne peut pas nier une corrélation : “Depuis que Paris a été désignée ville hôte à Lima, en 2017, on a recensé près de 7 000 points de travaux. Tout est basé sur la circulation : la chaussée rétrécit, on met en avant les transports en commun, on crée une soixantaine de gares autour de Paris, avec des centaines de kilomètres de tunnels. Finalement, on s’appuie sur l’olympisme pour tout modifier avec l’accord des populations qui ont l’impression que cela va permettre à la ville de se transformer.”

Or, “le bilan peut être moins intéressant que prévu”, met en garde l’architecte. De nouveau, indique Marie Delaplace, “ce n’est pas l’infrastructure seule qui améliorera les questions de mobilités en Ile-de-France, au-delà de la période des JO. Ce sont les politiques servicielles qui doivent ensuite être menées : la fréquence, la valorisation des quartiers de gares, etc.”

Et Marc Perelman de conclure : “Finalement, c’est ce projet urbain qui sera l’héritage le plus important des Jeux.”