Pour se passer définitivement du gaz russe, par Patrice Geoffron
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Pour se passer définitivement du gaz russe, par Patrice Geoffron

Patrice Geoffron, professeur d’économie à l’Université de Paris Dauphine-PSL
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L’objectif de l’UE était, dès avant le début du conflit, de réduire les émissions de CO2 de 55 % en 2030. La rupture avec la Russie n’impose finalement que d’accélérer cette transition, pour l’économiste de l’environnement Patrice Geoffron.

Dès le début du conflit, en février dernier, la Commission européenne (CE) s’est mobilisée, anticipant le fait que l’énergie serait rapidement un front de la guerre économique qui s’annonçait.

Le charbon et le pétrole ont assez vite été placés sous embargo et le défi est maintenant de rompre la dépendance au gaz russe, objectif bien plus délicat, compte tenu des contraintes sur le transport de cette matière (qui doit être réfrigérée à -160 °C si on veut la transporter par bateau). Et comme le gaz russe pesait 40 % des consommations européennes avant le début du conflit – et plus de 50 % en Allemagne ou en Italie –, la marche est haute…

À court terme, l’hiver 2022-2023 s’annonce comme un premier « stress test », que la CE incite à affronter en commun : remplissage des stocks à plus de 80 % avant novembre, efforts de sobriété (en visant des réductions de l’ordre de 15 % pendant la période hivernale) et de solidarité entre voisins, ce qui conduira la France à exporter du gaz vers l’Allemagne, à rebours du flux habituel.

Au-delà des craintes sur les volumes, la Commission tente de limiter la contagion de cette crise du gaz dont les prix élevés (10 fois plus élevés qu’au début de 2021) se sont répercutés sur ceux de l’électricité et invite les États membres à soutenir les ménages et les PME les plus fragiles.

Dès l’apparition des tensions, la France a décidé d’ériger des boucliers tarifaires très protecteurs pour les ménages, en gelant les tarifs réglementés de l’électricité et du gaz.

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En 2023, même si les dispositions prises par l’État seront moins généreuses (augmentation de 15 %), le choc sur les marchés est tel que les tarifs auraient dû croître de 120 % dès le début de l’année sans cette protection – très coûteuse pour les finances publiques, dès lors que le gouvernement a exclu tout rattrapage ultérieur.

Accélération de la transition énergétique

Un tel effort n’est pas indéfiniment soutenable, ce qui a conduit la Commission européenne à élaborer un plan, le « REPowerEU », destiné à rompre totalement la dépendance gazière avec la Russie (initialement d’ici 2027, mais sans doute avant, car, d’ores et déjà, les flux russes ont été divisés par quatre), avec un investissement de près de 300 milliards à la clé.

Pour remplacer les 150 milliards de mètres cubes de gaz russe, il est possible d’augmenter les livraisons par gazoduc (Norvège, Algérie…) ou par bateau sous forme liquéfiée (notamment en provenance des États-Unis), mais impossible d’en compenser ne serait-ce que la moitié. Le reste devra être comblé par des gaz verts (comme le biométhane, produit à partir de déchets) ou bien à partir d’hydrogène décarboné.

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Par ailleurs, il faudra hâter le déploiement du solaire et de l’éolien pour économiser le gaz dans la production d’électricité et les investissements en efficacité dans le bâtiment pour éradiquer les passoires thermiques. Naturellement, les efforts de sobriété devront être maintenus comme une discipline collective pendant toute la décennie et sans doute au-delà.

Retenons surtout que cette guerre ne change pas le sens de l’Histoire : l’objectif européen était, dès avant le début du conflit, de réduire les émissions de CO2 de 55 % en 2030. Cette rupture avec notre premier fournisseur d’énergie fossile nous impose d’accélérer cette transition.

Sera-t-il possible… De vivre dans un monde décarboné ?