Thomas Friang : « Pour la planification écologique, nous avons déjà une boussole : les Objectifs du Développement Durable »

Environnement

Thomas Friang : « Pour la planification écologique, nous avons déjà une boussole : les Objectifs du Développement Durable »

Sept ans après leur lancement, quel bilan pour les Objectifs du développement durable ?

Pourquoi lui ?

thomasfriang.pngThomas Friang est Fondateur et Directeur général de l’Institut Open Diplomacy, dont Pour l’Éco est partenaire. Ce think tank organise du 9 septembre au 16 décembre les Rencontres du développement durable.

Pour l’Éco. Que sont les Objectifs de Développement Durable et pourquoi sont-ils si importants ?

Thomas Friang. Les Objectifs de développement durable ont été adoptés en 2015. On les appelle aussi « l’Agenda 2030 ». Ils sont le fruit de trois ans d’intenses négociations entre tous les Etats membres de Nations Unies depuis le Sommet de « Rio + 20 » de 2012, qui a permis d’adopter - entre autres - la Convention Cadre des Nations unies sur les Changements Climatiques.

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Éco-mots

Objectifs de développement durables (ODD)

Définissent 17 priorités pour un développement socialement équitable, sûr d’un point de vue environnemental, économiquement prospère, inclusif et prévisible à horizon 2030. On peut y trouver l’éradication de la pauvreté, la lutte contre la faim, l’accès à l’eau salubre…

Pour rappel, le sommet de Rio + 20 intervient 20 ans après le « Sommet de la Terre », à Rio, 1992, qui fait émerger politique le concept de développement durable et accélère les travaux de la diplomatie environnementale commencés à Stockholm en 1972. Naît à cette rencontre diplomatique l’idée que les questions environnementales ne peuvent exister sans avoir une conception plus large des enjeux économiques et des retombées sociales qu’une transition écologique pouvait induire.

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Au moment du 20ᵉ anniversaire du sommet de Rio en 2012, une négociation a commencé et a permis d’élaborer un cadre conceptuel : ces fameux objectifs de développement durable (ODD) qui forme un agenda politique universel et systémique, l’Agenda 2030.

Ces 17 objectifs, déclinés en 169 cibles et indicateurs, sont importants pour plusieurs raisons. D’abord, c’est l’un des derniers grands consensus universels obtenu à l’échelle multilatérale. Les ODD ont été adoptés juste avant l’Accord de Paris sur le Climat et depuis, aucun accord universel n’a été adopté. Au contraire, le multilatéralisme est en crise.

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Et surtout, cet Agenda 2030 donne une grammaire commune à tous les Etats et les acteurs non gouvernementaux, entreprises, collectivités ou ONG, pour faire la transition ensemble avec des objectifs qui dépassent la simple neutralité carbone.

Comment cela permet-il d’agir ?

Les ODD, en plus d’être à la fois un système de pensée politique et un modèle de coopération entre les États et les acteurs de la société civile ont été pensés comme un système statistique. Cela permet de faire du reporting et d’avoir un suivi précis des actions. Chaque année, au mois de juin, au moment de ce qu’on appelle le Forum politique de haut niveau pour le développement durable qui a lieu aux Nations unies à New York tous les ans, il y a un passage en revue sur la base de ce système statistique qui permet de rendre compte des progrès effectués. Cela force les gouvernements à rendre compte.

Avec ce système statistique et politique d’évaluation, on n’est pas dans le déclaratif ou le blabla. C’est un exercice diplomatique très opérationnel, voire assez technique. Le problème, c’est que cet outil reste méconnu. Seuls 9 % des Français déclarent savoir ce que sont les ODD (et ils sont moins nombreux quand on leur demande de confirmer qu’ils parlent bien des Objectifs de Développement Durable des Nations unies).

Justement, quelle forme peut prendre un Objectif de développement durable ? Pouvez-vous nous en donner un exemple ?

Il y a par exemple l’Objectif de développement durable numéro cinq qui porte sur l’égalité entre les femmes et les hommes. Il reflète bien l’idée d’un lien étroit entre la réalisation de tous les objectifs. L’autonomie économique des femmes fait par exemple le lien avec l’ODD 1 sur la pauvreté et avec l’ODD 8 sur l’accès à la croissance économique et au travail décent.

Ce n’est pas anodin d’avoir un objectif sur l’égalité entre les sexes quand on parle de développement durable. L’impact différencié qui existe entre les femmes et les hommes sur le climat est bien documenté et on sait que les femmes sont les premières victimes des migrations climatiques. Elles sont aussi en première ligne face à ses conséquences socio-économiques puisqu’elles sont surreprésentées dans les secteurs les plus touchés comme l’agriculture par exemple.

Cet objectif montre bien à quel point les ODD font aussi système entre eux. L’égalité entre les femmes et les hommes est un bon reflet de la réalité du progrès social et économique et écologique de façon générale dans un pays et on peut faire une assez bonne relation de corrélation entre les progrès entre l’ODD 5 et les progrès généraux observés. Malheureusement, le tableau est parfois loin d’être idyllique.

Justement, il y a souvent la perception dans le débat public d’un écart entre les objectifs climatiques de long terme et les actions mises en place pour les atteindre. Qu’en est-il dans la réalité ?

Ce n’est pas qu’une perception, il y a effectivement un écart, mesurable et mesuré. L’ONU présente tous les ans un compte rendu des progrès ou des reculs sur chacun des ODD. Ainsi, nous avons une visibilité assez claire de la distance qui existe entre la cible et les progrès réalisés : au rythme de 2019, il faudrait attendre 2073 pour réaliser l’Agenda 2030 nous apprend l’ONU. Cette donnée a été publiée cette année mais prend la photo en 2019 : avec la pandémie et la guerre en Ukraine, le tableau est encore plus noir car des régressions majeures sont en cours, notamment sur la pauvreté.

Les objectifs sont fixés à 2030. Le départ en 2015 pouvait apporter de l’optimisme, avec l’adoption de l’accord de Paris sur le climat et un certain élan mondial.

Mais depuis, trois faits majeurs ont considérablement ralenti la marche en avant : l’élection de Donald Trump et la sortie des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat, qui a considérablement ralenti l’action climatique internationale. Cela a découragé de nombreux États et fragilisé la coopération internationale.

Puis, il y a la crise du coronavirus qui a provoqué des effets délétères massifs sur la pauvreté, objectif numéro 1 des ODD. Et les effets sont aussi drastiques sur l’accès à l’éducation, avec un recul très net.

Et puis il y a maintenant une troisième crise maintenant qui s’ajoute : la guerre en Ukraine et ses répercussions mondiales. Elle provoque une inflation à deux chiffres dans de nombreux pays. Cela a jeté entre 500 et 800 000 personnes dans la pauvreté en l’espace de six mois. Et en raison des répercussions sur le commerce des céréales, il y a un risque d’insécurité alimentaire majeure dans une cinquantaine de pays.

Cette polycrise dans laquelle nous entrons nous appelle à repenser notre système, et notamment utiliser à plein régime le concept de planification écologique, mais il ne faut pas chercher midi à 14 heures. La boussole qui doit nous guider pour sortir de la crise, on l’a entre les mains : elle s’appelle les objectifs du développement durable.

Pour le climat, changer l’offre plutôt que la demande

« Si chaque Français adopte les gestes les plus vertueux pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, au vu du système d’offre qui s’offre à nous, on ne pourrait réduire nos émissions que de 30 %, dans un contexte ou la France ne représente plus que 1 % des émissions de gaz à effet de serre. Même si on ne mangeait plus de viande, qu’on arrêtait de se déplacer en voiture et qu’on ne prenait jamais l’avion, on ne résoudrait que 0,3 % du problème mondial.

Il faut en tirer deux leçons. La première, c’est que c’est devenu vraiment un sujet géopolitique et il faut trouver un moyen d’embarquer les émergents dans notre ambition écologique, tout en restant nous-mêmes exemplaire, notamment au vu de notre responsabilité historique dans l’émission de gaz à effet de serre. La deuxième leçon, c’est que c’est l’offre qui doit changer, par l’innovation et des changements d’infrastructures. »

Pour en savoir plus notre partenaire, les Rencontres du développement durable.

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